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— Nous devons interroger les mineurs. C’est par là qu’il faut commencer. L’un d’eux a peut-être vu un de ses camarades regagner discrètement sa couche encore maculé de sang. Et tout nu par-dessus le marché. Car il ne peut pas rentrer habillé, à moins de s’être dévêtu avant d’aller rôder.

Voilà qui m’a rendu espoir. Si notre homme avait conscience de ses actes, peut-être ôtait-il ses vêtements en sentant venir la crise, pour les planquer et les récupérer ensuite, une fois accompli son forfait. Mais s’il ne savait rien…

C’était un tout petit fil que je tenais là, mais parfois — si l’on veille à ne pas le casser —, en tirant sur un petit fil on peut défaire tout un vêtement.

— Bonne nuit, Roland.

— Bonne nuit, Jamie.

Je fermai les yeux et pensai à ma mère. J’ai souvent pensé à elle cette année-là, mais, pour une fois, je ne la revis pas à l’article de la mort, mais telle qu’elle était lors de mon enfance, lorsqu’elle s’asseyait près de mon lit dans la chambre aux vitraux et me faisait la lecture.

— Regarde, Roland, disait-elle, voilà que les bafou-bafouilleux s’assoient en rang et reniflent l’air. Ils savent, n’est-ce pas ?

— Oui, disais-je, ils savent, les bafouilleux.

— Et que savent-ils ? demandait la femme que je tuerais un jour. Que savent-ils, chéri de mon cœur ?

— Ils savent que le coup de givre approche.

Mes paupières s’alourdissaient et, quelques minutes plus tard, la musique de sa voix m’apportait le sommeil.

Tout comme celle du vent violent en cette nuit.

L’aube poignait à peine lorsqu’un horrible bruit me réveilla : BRUNG ! BRUNG ! BRUNNNNG !

Allongé sur sa paillasse, les jambes écartées, Jamie ronflait paisiblement. Je pris l’un de mes revolvers, sortis de la cellule et me dirigeai vers la source du vacarme. C’était le jing-jang dont le shérif Peavy était si fier. Il n’était pas là pour y répondre ; il avait regagné son domicile et son bureau était désert.

Torse nu, l’arme au poing et vêtu de mon seul caleçon — il faisait sacrément chaud dans la cellule —, je décrochai l’écouteur fixé au mur, le portai à mon oreille et m’approchai du microphone.

— Oui ? Allô ?

— Qui est là, bon sang ?

La personne qui appelait hurlait tant que j’en eus mal au crâne. Il y avait des jing-jangs à Gilead, près d’une centaine encore en état de marche, mais aucun où le son fût aussi clair. J’écartai l’écouteur en grimaçant, mais la voix de l’autre demeurait audible.

— Allô ? Allô ? Les dieux maudissent cette saloperie ! ALLÔ ?

— Je vous entends, dis-je. Parlez-moi fort, au nom de votre père.

— Qui êtes-vous ?

Le volume avait baissé d’un cran, assez pour que je rapproche l’écouteur. Mais pas question de le coller à mon oreille ; je n’allais pas refaire la même erreur.

— Un adjoint, répondis-je.

Jamie DeCurry et moi étions bien plus que cela, mais mieux valait éviter les complications. Surtout quand on a affaire à un homme pris de panique avec qui l’on parle au jing-jang.

— Où est le shérif Peavy ?

— Chez lui, avec sa femme. Il n’est même pas cinq heures du matin, je crois bien. Dites-moi qui vous êtes, où vous vous trouvez et ce qui s’est passé.

— C’est Canfield du Jefferson. Je…

— Du Jefferson ?

Entendant un bruit de pas derrière moi, je me retournai et levai mon arme. Mais ce n’était que Jamie, les cheveux encore tout ébouriffés. Il avait aussi l’arme au poing et avait enfilé son blue-jean, sans toutefois se chausser.

— Du ranch Jefferson, espèce de demeuré ! Dites au shérif de rappliquer, et plus vite que ça ! Tout le monde est mort. Jefferson, sa famille, le cuisinier, tous les proddies. Il y a du sang partout.

— Combien de morts en tout ?

— Une quinzaine. Ou une vingtaine. Je n’ai pas compté. (Canfield du Jefferson se mit à sangloter.) Ils sont tous réduits en pièces. Le monstre qui a fait ça a épargné les deux chiens, Rosie et Mozie. Ils se baladaient parmi les cadavres. On a dû les abattre. Ils lapaient le sang et bouffaient les bouts de cervelle.

Le ranch se trouvait à dix roues de la ville, droit au nord, dans la direction des Collines de Sel. Nous y avons accompagné le shérif Peavy, qui avait rameuté Kellin Frye — le meilleur de ses adjoints — et son fils Vikka. Notre mécano, qui s’appelait Travis, était aussi du voyage, vu qu’il avait dormi chez les Frye. Nous n’avons pas ménagé nos chevaux, mais le soleil était bien haut dans le ciel à notre arrivée. Fort heureusement, le vent nous poussait dans le dos.

D’après Peavy, Canfield était un pokie, c’est-à-dire un cow-boy itinérant et non au service d’un rancher en particulier. Certains de ses semblables étaient des hors-la-loi, mais la plupart étaient des gars honnêtes qui ne tenaient pas en place. Quand nous avons franchi la porte au-dessus de laquelle le nom JEFFERSON était écrit en branches de bouleau, nous l’avons trouvé en compagnie de deux autres cow-boys. Tous trois s’étaient regroupés près de la clôture du corral, adjacent au principal corps de bâtiment. À un demi-mile plus au nord, au sommet d’un talus, se dressait le dortoir des employés. À première vue, on remarquait deux choses anormales : la porte sud était grande ouverte et battait au vent, les cadavres de deux imposants chiens noirs gisaient sur le sol.

Nous avons mis pied à terre et le shérif Peavy a serré la main aux trois hommes, qui semblaient soulagés de nous voir.

— Aïle, Bill Canfield, ami pokie.

Le plus grand des trois ôta son chapeau et le plaqua contre son cœur.

— Je ne suis plus un pokie. Ou peut-être que si, je ne sais plus. Pendant quelque temps, j’étais Canfield du Jefferson, comme je l’ai dit au type qui a répondu à mon appel, car j’avais signé le mois dernier. C’est sous le patronage du vieux Jefferson en personne que j’ai apposé ma marque sur le mur, mais à présent il est mort, comme tous les autres.

Il déglutit. Sa pomme d’Adam tressauta. La pâleur de sa peau faisait ressortir sa barbe noire. Sa chemise était maculée de vomissures séchées.

— Sa femme et sa fille sont aussi dans la clairière. On les reconnaît à leurs cheveux longs et à… à… oh ! par l’Homme Jésus, quand on voit un truc pareil, on souhaiterait être aveugle de naissance.

Il se cacha derrière son chapeau et se mit à pleurer.

L’un de ses camarades demanda :

— C’est les pistoleros, shérif ? Plutôt jeunes pour prendre les armes, non ?

— Peu importe, dit Peavy. Dites-moi ce qui vous a amenés ici.

Canfield rabaissa son chapeau. Il avait les yeux rougis et mouillés.

— On bivouaquait dans le Pur, tous les trois. On avait passé la journée à rassembler des bêtes égarées. Soudain, on a entendu des cris à l’est. Ça nous a réveillés, pour sûr, et pourtant on était épuisés. Puis il y a eu deux ou trois coups de feu. Et puis de nouveaux cris. Et ensuite un bruit assourdissant — comme une bête qui grondait et rugissait.

— On aurait dit un ours, précisa un de ses camarades.

— Pas du tout, répliqua l’autre.

Canfield reprit la parole :

— Quoi que ce soit, ça venait du ranch. Notre bivouac était à quatre roues de là, peut-être six, mais le bruit porte loin sur le Pur, ainsi que vous le savez. On a sellé nos montures, mais comme j’avais signé et que ces deux-là sont des pokies, je suis arrivé avant eux.