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— Je ne comprends pas, dis-je.

Il se tourna vers moi.

— J’avais un cheval du ranch, d’accord ? Un bon cheval. Snip et Arn, ils montaient des mules. On les a tous rentrés avec les autres, acheva-t-il en désignant le corral.

À ce moment-là souffla une vive bourrasque, porteuse de poussière corrosive, et les bêtes se mirent à galoper comme une déferlante.

— Ils sont encore nerveux, dit Kellin Frye.

Le mécano — Travis — se tourna vers le dortoir et dit :

— Ils ne sont pas les seuls.

Lorsque Canfield, le tout nouveau proddie — c’est-à-dire employé — du ranch Jefferson, arriva sur les lieux, les cris avaient cessé. De même que les rugissements de la bête, même si on entendait encore gronder un peu. C’étaient les deux chiens, qui se disputaient les restes humains. Sachant de quel côté était beurrée sa tartine, Canfield passa sans s’arrêter près du dortoir — et des molosses — pour foncer sur le bâtiment principal. La porte d’entrée était grande ouverte et des scintilles éclairaient le couloir et la cuisine, mais personne ne répondit à son appel.

Il trouva dame sai Jefferson dans la cuisine, le corps sous la table et la tête, à moitié dévorée, près du garde-manger. Des traces de pas menaient à la porte de la véranda, qui battait sous les coups du vent. Certaines étaient humaines ; d’autres ressemblaient à celles d’un ours gigantesque. Ces dernières étaient écarlates.

— J’ai attrapé une scintille posée près de l’évier et j’ai suivi les traces dehors. Les deux filles gisaient sur le sol, entre la maison et la grange. La première avait trois ou quatre douzaines de pas d’avance sur la seconde, mais elles étaient mortes toutes les deux, leur chemise de nuit en lambeaux et leurs chairs labourées jusqu’à l’os. (Canfield secoua la tête avec lenteur, sans que ses yeux — ils étaient noyés de larmes, ça oui — quittent ceux du shérif Peavy.) Je ne tiens pas à voir les griffes qui ont fait ça. Surtout pas. J’ai vu de quoi elles sont capables et ça me suffit.

— Et le dortoir ? demanda Peavy.

— C’est là que je me suis rendu ensuite. Je vous laisse voir ça par vous-même. Les femmes aussi. Ne me demandez pas de vous les montrer. Peut-être qu’Arn et Snip…

— Pas moi, fit Snip.

— Moi non plus, fit Arn. Je vais sûrement les revoir en rêve, et ça me suffit aussi.

— Je ne pense pas qu’on ait besoin d’un guide, dit Peavy. Restez ici, les gars.

Les Frye et Travis sur ses talons, il se dirigea vers la vaste maison. Jamie lui posa la main sur l’épaule et, comme il se retournait, lui dit en ayant l’air de s’excuser :

— Faites attention aux empreintes. Elles ont leur importance. Peavy le fixa des yeux un moment puis acquiesça.

— Ouair. On n’y touchera pas. Surtout si elles peuvent nous mener à cette créature.

Les femmes se trouvaient là où l’avait dit sai Canfield. J’avais déjà vu des massacres — si fait, j’en avais eu mon content, à Mejis comme à Gilead —, mais jamais une chose pareille, et Jamie pas davantage. Il était aussi livide que Canfield et j’espérai qu’il n’allait pas déshonorer son père en tournant de l’œil. Mais je n’avais nul besoin de m’inquiéter ; quelques instants plus tard, à genoux dans la cuisine, il examinait les grandes empreintes bordées de sang.

— Ce sont bel et bien des pattes d’ours, dit-il, mais jamais on n’a vu d’ours aussi gros, Roland. Même dans la Forêt sans Fin.

— Il y en avait un ici cette nuit, mon goujat, intervint Travis.

Il se tourna vers le corps de la femme du rancher et frissonna, bien qu’on l’ait dissimulée sous une couverture, ainsi d’ailleurs que ses filles au-dehors.

— Il me tarde d’être de retour à Gilead, où ces horreurs ne sont que des légendes, ajouta-t-il.

— Et à part ça, que t’apprennent ces traces de pas ? demandai-je à Jamie.

— La chose a commencé par attaquer le dortoir, là où la… la chère était plus abondante. Le bruit a dû réveiller les quatre occupants de la maison… ils étaient bien quatre, shérif ?

— Oui. Jefferson a deux fils, mais il les a sans doute envoyés à Gilead pour vendre du bétail. Ils trouveront un gros sac de malheur à leur retour.

— Le rancher a laissé ses femmes à l’abri pour foncer vers le dortoir.

C’est sûrement lui que Canfield et ses camarades ont entendu tirer. — Ça ne lui a pas servi à grand-chose, commenta Vikka Frye. Son père lui donna une bourrade et lui ordonna de se taire.

— Ensuite, la chose est venue ici, poursuivit Jamie. Sai Jefferson et ses deux filles devaient déjà se trouver dans la cuisine. La sai leur a sans doute dit de fuir.

— Si fait, dit Peavy. Et elle a sûrement tenté de retenir la créature pour les protéger. C’est aussi ce que je déduis. Sauf que ça n’a pas marché. Si elle s’était trouvée devant la maison — si elle avait vu la taille de la bête —, elle aurait été plus avisée, et nous les aurions trouvées toutes les trois gisant dans la poussière. (Il poussa un lourd soupir.) Bon, les gars, allons jeter un coup d’œil au dortoir. Il ne sert à rien de reculer l’inévitable.

— Je pense que je vais rejoindre les trois cow-boys près du corral, dit Travis. J’en ai assez vu.

— Je peux aller avec lui, pa ? bredouilla Vikka Frye.

Kellin vit le visage livide de son fils et acquiesça. Mais, avant de le laisser partir, il lui déposa un baiser sur la joue.

À dix pieds environ de l’entrée du dortoir, le sol était couvert d’un mélange confus d’empreintes de bottes et de traces de pattes griffues. Non loin de là, dans un buisson, on apercevait un vieux pistolet à quatre canons tout tordus. Jamie désigna les empreintes, la pétoire et la porte ouverte. Puis il leva les sourcils comme pour me demander si je voyais la même chose que lui. La réponse était oui.

— C’est ici que la créature — le garou à forme d’ours — a affronté le rancher, dis-je. Il a pu tirer quelques balles, puis il a lâché son arme…

— Non, coupa Jamie. La chose la lui a prise. D’où l’état des canons. Peut-être que Jefferson a voulu fuir. Peut-être qu’il a résisté. Dans tous les cas, il était fichu. Ses traces s’arrêtent là, et je présume que la chose l’a saisi pour le jeter dans le dortoir. Ensuite, elle s’est dirigée vers la maison.

— Donc, on est train de remonter sa piste, fit remarquer Peavy. Jamie acquiesça.

— On ne tardera pas à la suivre dans le bon sens, dit-il.

La créature avait transformé le dortoir en charnier. Les cadavres étaient au nombre de dix-huit : les seize proddies, le cuisinier — qui avait péri près de ses fourneaux, son tablier ensanglanté lui servant de linceul — et Jefferson, qui était carrément démembré. Sa tête tranchée fixait le plafond avec un rictus terrifiant qui se réduisait à sa mâchoire supérieure. Le garou lui avait arraché l’inférieure. Kellin Frye la retrouva sous une couchette. L’un des cow-boys avait tenté de se protéger avec sa selle, en vain ; la chose avait déchiré en deux ce bouclier de fortune. Le malheureux s’accrochait encore au pommeau d’une main. Il n’avait plus de visage ; la chose lui avait dévoré le crâne.

— Roland, dit Jamie d’une voix nouée par l’émotion, comme si sa gorge s’était contractée. Il faut retrouver ce monstre. Il le faut.

— Allons voir les traces dehors avant que le vent les ait effacées, répondis-je.

Laissant Peavy et les autres devant le dortoir, nous avons fait le tour de la maison pour gagner l’endroit où gisaient les corps des deux filles. Les traces commençaient à s’estomper sur les bords et au niveau des griffes, mais même un pisteur n’ayant pas reçu l’enseignement de Cod de Gilead n’aurait eu aucune peine à les suivre. La créature qui les avait laissées devait peser plus de huit cents livres.