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Il écarquilla les yeux en prononçant le nom de son père. Ses doigts se refermèrent sur mon poignet.

— Il est pas mort, hein ? Dites-moi qu’il est pas mort, sai ! En voyant le regard qu’on échangeait, Jamie et moi, il paniqua.

— Dites-moi qu’il est pas mort ! Je vous en prie, dites-moi que mon pa est pas mort !

Il se mit à pleurer.

— Allons, allons, fis-je. Qui est ton pa ? Un proddie ?

— Non, c’est le cuistot. Dites-moi qu’il est pas mort !

Mais il savait déjà la vérité. Je le vis dans ses yeux, aussi clair que j’avais vu le cuisinier drapé dans son tablier ensanglanté.

Un saule poussait près de la maison et c’est à l’ombre de son feuillage qu’on a interrogé le Jeune Bill Streeter, Jamie, le shérif Peavy et moi. On a envoyé les autres s’abriter près du dortoir, pensant que le gamin serait affolé par tout ce monde autour de lui. En fait, il ne nous a pas appris grand-chose.

— Mon pa m’a dit qu’il allait faire chaud cette nuit et que je ferais mieux de dormir à la belle étoile, dans la pâture derrière le corral, nous dit le Jeune Bill. Il y ferait plus frais et je dormirais mieux. Mais je n’étais pas dupe. Elrod s’était trouvé une bouteille et il avait décidé de picoler.

— Elrod Nutter, tu veux dire ? demanda le shérif Peavy.

— Si fait. Le contremaître du ranch.

— Je le connais bien, celui-là, nous dit Peavy. Il a souvent fini sa nuit dans ma cellule de dégrisement. Si Jefferson ne l’a pas viré, c’est parce que c’est un excellent cavalier et qu’il manie le lasso comme personne, mais il a l’alcool méchant. Pas vrai, Jeune Bill ?

L’intéressé hocha vigoureusement la tête et chassa la poussière de ses longs cheveux.

— Oui, m’sieur. Il s’en prenait souvent à moi, et mon père le savait.

— Tu étais son marmiton, c’est ça ? demanda Peavy.

Je comprenais qu’il cherchait à le calmer, mais j’aurais aimé qu’il tienne sa langue, car il avait un peu trop tendance à parler du cuistot au passé.

Le garçon ne parut cependant pas relever.

— Non, je suis valet de ferme. (Il se tourna vers Jamie et vers moi-même.) C’est moi qui prépare les couchettes, range les lassos, plie les couvertures, cire les selles et ferme les portes du corral quand tous les chevaux sont rentrés. Le Petit Braddock m’a appris à me servir d’un lasso et il dit que je suis très doué. Roscoe enseigne le tir à l’arc. Freddy Deux-Pas a promis de me montrer comment marquer le bétail l’automne prochain.

— C’est bien, dis-je en portant un doigt à ma gorge.

Cela le fit sourire.

— Ce sont de braves gars. (Son sourire s’effaça aussi rapidement qu’il était apparu, tel le soleil disparaissant derrière un nuage.) Sauf Elrod. Quand il est sobre, il est grincheux, mais quand il a bu, il devient taquin. Méchamment taquin, si vous intuitez.

— Oui, j’intuite bien, dis-je.

— Et si on ne rit pas de ses blagues — y compris quand il vous tord le bras ou vous traîne par terre en vous tirant par les bottes —, il devient encore plus méchant. Alors quand mon pa m’a dit d’aller dormir dehors, j’ai pris ma couverture, mon ombrette et je suis sorti. Un conseil d’ami, comme il dit.

— Une ombrette ? répéta Jamie.

— Un carré de toile, expliqua le shérif. Ça ne vous protège pas de la pluie, mais ça vous préserve de la rosée.

— Où t’es-tu installé ? demandai-je au garçon.

Il m’a désigné un point par-delà le corral, où les chevaux continuaient de renâcler devant le vent porteur de poussière. Tout autour de nous, le saule bruissait et frémissait. C’était joli à entendre, encore plus joli à voir.

— Ma couverture et mon ombrette ont dû rester là-bas.

De l’endroit qu’il nous montrait, mon regard se porta vers la vieille sellerie où nous l’avions trouvé, puis vers le dortoir. Ces trois points dessinaient un triangle d’environ un quart de mile de côté, avec le corral en son centre.

— Comment as-tu fait pour aller de ta couche à ce tas de pièces de harnais, Bill ? demanda le shérif Peavy.

Le garçonnet le regarda un long moment sans rien dire. Puis les larmes jaillirent à nouveau. Il se plaqua les mains sur le visage pour les cacher.

— Je me souviens pas, dit-il. Je me souviens de rien.

Plutôt que de baisser les mains, il sembla les laisser choir sur son giron, comme si elles étaient devenues trop lourdes pour lui.

— Je veux mon pa.

Jamie se leva et s’éloigna, les mains au fond de ses poches revolver. Je m’efforçai de trouver les mots qu’il fallait, sans succès. Rappelez-vous que, si nous étions armés, tous les deux, nous n’avions pas encore droit aux revolvers de nos pères. Jamais plus je ne serais aussi jeune que lorsque j’avais connu, aimé et perdu Susan Delgado, mais j’étais néanmoins trop jeune pour dire à cet enfant que son père avait été déchiqueté par un monstre. Alors je me tournai vers le shérif Peavy. Alors je me tournai vers un adulte.

Peavy ôta son chapeau et le posa dans l’herbe. Puis il prit les mains du petit garçon.

— Fiston, j’ai une très mauvaise nouvelle pour toi. Je veux que tu respires à fond et que tu te conduises en homme.

Mais le Jeune Bill Streeter n’avait que neuf ou dix étés, onze tout au plus, et il ne pouvait pas être un homme. Il se mit à brailler. À ce moment-là, je revis le visage livide de ma mère, aussi clair que si elle gisait près de moi sous le saule, et je fus incapable de supporter cela. Je me faisais l’effet d’être un lâche, mais ça ne m’a pas empêché de me lever et de m’éloigner.

À force de pleurs, le jeune garçon sombra dans le sommeil ou l’inconscience. Jamie l’emporta dans la maison et le coucha dans une chambre de l’étage. Et pourquoi pas ? Ce n’était que le fils du cuistot, mais plus personne ne pouvait revendiquer ces lits. Le shérif Peavy appela son bureau au jing-jang, donnant ses instructions à l’un des adjoints qui y était en poste. Bientôt, le croque-mort de Debaria — s’il y en avait un — viendrait ramasser les morts à la tête d’un petit convoi.

Puis le shérif Peavy alla s’affaler sur une chaise à roulettes dans le minuscule bureau de sai Jefferson.

— Et maintenant, garçons ? demanda-t-il. On va s’intéresser aux salés, je suppose… et sans doute tenez-vous à gagner leur repaire avant que le simoun se soit levé. Ce qui ne tardera pas. (Soupir.) Ce gamin ne vous apprendra rien de plus. Ce qu’il a vu lui a vidé l’esprit.

— Roland a un truc pour… commença Jamie.

— J’hésite sur la suite des opérations, le coupai-je. J’aimerais en discuter avec mon équipier. Peut-être qu’on s’offrira un pasear dans cette sellerie.

— Les traces doivent être effacées maintenant, mais faites comme vous l’entendez. (Le shérif secoua la tête.) Dire la vérité à ce gosse, c’était dur. Très dur.

— Vous avez fait ce qu’il fallait, dis-je.

— Vous croyez ? Si fait ? Eh bien, grand merci. Pauvre petit goujat. Je pense qu’il peut vivre chez moi quelque temps, avec ma femme. Le temps qu’on décide de ce qui vaut mieux pour lui. Allez donc palabrer tous les deux, si c’est ce que vous voulez. Moi, je vais rester ici et tenter de me remettre. Rien ne presse à présent ; cette saloperie est rassasiée pour le moment. Ce n’est pas de sitôt qu’elle se remettra en chasse.

Jamie et moi avons fait deux fois le tour de la grange et du corral, palabrant tandis qu’un vent violent faisait claquer nos jeans et nous ébouriffait les cheveux.