Выбрать главу

— Tu penses que tout s’est effacé de son esprit, Roland ?

— Et toi, que penses-tu ?

— Je crois que non. Rappelle-toi ses premiers mots : « Il est parti ? » — Et il savait que son père était mort. Même quand il nous a posé la question, on pouvait le lire dans ses yeux.

Jamie resta un moment silencieux, la tête basse. Nous avions relevé nos bandanas pour nous protéger de la poussière corrosive. Celui de Jamie était encore mouillé. Finalement, il déclara :

— Quand j’ai voulu dire au shérif que tu avais un truc pour éveiller les souvenirs enfouis — enfouis dans l’esprit des gens —, tu m’as coupé la parole.

— Il n’a pas besoin de le savoir, vu que ça ne marche pas toujours.

Ça avait marché avec Susan Delgado, à Mejis, mais une partie de Susan tenait vraiment à me dire ce que Rhéa, la sorcière, avait tenté de cacher à son esprit, là où nous entendons nos pensées haut et clair. Oui, elle tenait à me le dire — parce qu’elle m’aimait.

— Mais tu vas quand même tenter le coup, hein ?

J’attendis pour lui répondre que nous ayons entamé un second tour du corral. Je n’avais pas fini de mettre de l’ordre dans mes pensées. Comme je crois l’avoir déjà dit, j’ai toujours été lent.

— Les salés ne vivent plus dans les mines ; ils ont un campement à quelques roues à l’ouest de Little Debaria. Kellin Frye me l’a dit en route. Je veux que tu t’y rendes en compagnie de Peavy et des Frye. Et de Canfield aussi, s’il est d’accord. Et je pense qu’il le sera. Les deux pokies — ses deux camarades — peuvent rester ici et attendre le croque mort.

— Tu veux ramener le gamin en ville ?

— Oui. Tout seul. Mais si je vous envoie là-bas, ce n’est pas pour me débarrasser de vous. Si vous êtes assez rapides, et s’ils ont une remuda, peut-être arriveras-tu à repérer un cheval qui a couru cette nuit.

Sous son bandana que le vent avait presque séché, peut-être se fendit-il d’un sourire.

— J’en doute.

Tel était aussi mon sentiment. Le vent était contre nous — ce vent que le shérif Peavy appelait le simoun. Il aurait vite fait de sécher la sueur d’un cheval, même s’il avait galopé à bride abattue. Certes, Jamie pouvait quand même en repérer un plus marqué que les autres, couvert de poussière et de berdaches, mais si le garou avait conscience de ce qu’il était, ainsi que nous l’avions déduit, il se serait empressé de bouchonner sa monture dès son retour au bercail.

— Quelqu’un a pu le voir rentrer, repris-je.

— Oui… sauf s’il est allé à Little Debaria faire un brin de toilette avant de regagner le campement des mineurs. C’est ce qu’aurait fait un malin.

— Quand même, avec l’aide du shérif, tu arriveras à savoir combien ils sont à posséder un cheval.

— Et combien sont capables d’en monter un, répliqua Jamie. Oui, on y arrivera.

— Rassemble-les tous, ou du moins tous ceux que tu pourras trouver, et ramène-les en ville. S’ils se rebiffent, rappelle-leur que c’est pour capturer le monstre qui terrorise Debaria… Little Debaria… et même la Baronnie dans son ensemble. Inutile de préciser que ceux qui refusent d’obtempérer seront considérés comme des suspects ; même les plus bêtes d’entre eux l’auront compris.

Jamie acquiesça puis agrippa la barrière pour résister à une nouvelle bourrasque, plus forte que les précédentes. Je me tournai vers lui.

— Autre chose. Tu vas tendre un piège, avec l’aide de Vikka, le fils de Kellin Frye. Qu’un gamin comme lui ne tienne pas sa langue, ça ne surprendra personne. Surtout si on lui a demandé de se taire.

Jamie attendit, mais je compris qu’il savait ce que j’allais dire ensuite, car son regard était troublé. Jamais il n’aurait fait une chose pareille, même s’il en avait eu l’idée. Et c’était pour cela que mon père m’avait donné le commandement. Pas parce que je m’étais bien conduit à Mejis — on pouvait d’ailleurs en douter —, ni parce que j’étais son fils. Quoique, dans un certain sens, ceci expliquait cela. Mon esprit était pareil au sien : glacial.

— Dis aux salés qui s’y connaissent en chevaux que le massacre du ranch a eu un témoin. Ajoute que tu n’es pas en mesure de leur donner son identité — cela n’étonnera personne —, mais qu’il a vu le garou quand celui-ci a pris forme humaine.

— Tu n’es pas sûr que le Jeune Bill l’ait bien vu, Roland. Et même si c’est le cas, peut-être n’a-t-il pas aperçu son visage. Il était planqué sous les pièces de harnais, pour l’amour de ton père.

— C’est vrai, mais le garou ne le sait pas. Tout ce qu’il sait, c’est que Bill a pu le voir, car il avait repris forme humaine avant de quitter le ranch.

Je me remis en marche et Jamie me suivit.

— C’est là qu’intervient Vikka. Il s’éloignera de toi et des autres et confiera à quelqu’un — de préférence à quelqu’un de son âge — que le survivant n’est autre que le fils du cuisinier. Bill Streeter, pour le nommer.

— Il vient tout juste de perdre son père et tu veux te servir de lui comme appât ?

— Ça n’ira sans doute pas jusque-là. Si notre garou a vent de cette histoire, peut-être tentera-t-il de s’enfuir. Alors, tu en auras le cœur net. Et si le garou n’est pas un salé, alors il ne courra aucun danger. Car nous sommes peut-être dans l’erreur, tu sais.

— Et si le garou décide de tenter le tout pour le tout ?

— Conduis tous les suspects à la prison. Le garçon se trouvera dans une cellule — une cellule fermée à clé — et tu les feras défiler devant lui. Je dirai au Jeune Bill de ne pas piper mot tant qu’il ne les aura pas tous vus. Tu as raison, peut-être sera-t-il incapable de reconnaître le coupable, même si je l’aide à se rappeler un peu ce qui s’est passé cette nuit. Mais notre homme n’en saura rien.

— C’est risqué. Surtout pour le gamin.

— Les risques sont limités. Il fera jour et le garou aura forme humaine. Et puis, Jamie… ajoutai-je en lui empoignant le bras, je serai dans la cellule, moi aussi. S’il veut s’en prendre au gamin, ce salaud devra d’abord me passer sur le corps.

Contrairement à Jamie, Peavy trouva mon plan excellent. Cela ne me surprit guère. Cette ville était son domaine, après tout. Et qu’était le Jeune Bill à ses yeux ? Le fils d’un cuistot mort, rien de plus. Un pion qu’il était prêt à sacrifier.

Une fois l’expédition partie, je réveillai le petit garçon pour lui dire que nous allions à Debaria. Il obéit sans poser de questions, encore étourdi et bouleversé. De temps à autre, il se frottait les yeux avec les doigts. Comme nous nous dirigions vers le corral, il me demanda si j’étais bien sûr que son pa était mort. Je lui répondis par l’affirmative. Il poussa un profond soupir, baissa la tête et se figea, les mains sur les genoux. Je lui accordai quelques instants, puis lui demandai s’il souhaitait que je lui selle un cheval.

— Si je peux prendre Millie, je la sellerai moi-même. C’est moi qui la nourris et c’est mon amie. On dit que les mules sont bêtes, mais elle est sacrément futée.

— Voyons si tu y arrives sans recevoir un coup de sabot. En fait, il se débrouillait très bien. Une fois en selle, il annonça :

— Je crois bien que je suis prêt.

Il tenta même de me sourire. C’était pénible à voir. Je m’en voulais d’avoir ourdi mon plan, mais il me suffit de me rappeler le visage mutilé de sœur Fortuna pour reprendre conscience des enjeux.

— Le vent ne va pas l’affoler ? demandai-je en désignant la petite mule.

Les pieds du Jeune Bill touchaient presque le sol. Dans un an ou deux, il serait trop grand pour la monter, mais dans un an ou deux, il serait sans doute très loin de Debaria, intégré dans l’armée des vagabonds qui arpentaient ce monde en perdition. Millie ne serait plus pour lui qu’un souvenir.