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— Non, pas elle, dit-il. Elle est aussi solide qu’un dromadaire.

— Si fait, mais qu’est-ce qu’un dromadaire ?

— Je sais pas. C’est ce que dit mon père. Je lui ai demandé, et il ne savait pas non plus.

— Allez, en route. Plus vite on arrivera en ville, plus vite on pourra se mettre à l’abri.

Mais j’avais prévu une étape sur notre trajet. Je voulais montrer quelque chose au garçon pendant qu’on était entre nous.

À peu près à mi-chemin entre le ranch et Debaria, je repérai une cabane de berger abandonnée et suggérai que nous nous y abritions quelque temps pour manger un morceau. Bill Streeter accepta sans rechigner. Il venait certes de perdre son pa et tous ses proches, mais c’était un enfant en pleine croissance et il n’avait rien avalé depuis la veille au soir.

Nous avons attaché nos montures à l’abri du vent et nous sommes assis dans la cabane, adossés à l’un de ses murs. J’avais dans mes sacoches des tranches de bœuf séché. La viande était salée, mais ma gourde était pleine. Le garçonnet a dévoré une demi-douzaine de tranches à belles dents, accompagnant chaque bouchée d’une gorgée d’eau.

Une vive bourrasque secoua notre refuge. Millie se mit à braire puis se tut aussitôt.

— Le simoun soufflera avant la nuit, dit le Jeune Bill. Vous allez voir ce que vous allez voir.

— J’aime le bruit du vent. Cela me rappelle une histoire que me lisait ma mère quand j’étais tout petit. La Clé des Vents, ça s’appelait. Tu la connais ?

Le Jeune Bill fit non de la tête.

— Vous êtes vraiment un pistolero, m’sieur ? Vous dites vrai ?

— Oui.

— Je peux tenir un de vos revolvers une minute ?

— Jamais de la vie, mais tu peux regarder ceci si tu le veux. Je pris une balle dans ma cartouchière et je la lui tendis.

Il l’examina attentivement, de la pointe à la base.

— Par les dieux, mais c’est lourd ! Et c’est long ! Je parie que quand vous tirez sur quelqu’un avec ça, il ne se relève pas.

— En effet. Une cartouche, c’est dangereux. Mais c’est aussi plutôt joli. Tu veux que je te fasse un tour avec celle-ci ?

— Oui.

Je repris la balle et la fis passer d’une phalange à l’autre, tandis que mes doigts ondulaient comme des vagues. Le Jeune Bill écarquilla les yeux.

— Comment vous arrivez à faire ça ?

— Comme tout le reste. Avec de l’entraînement.

— Vous voulez me montrer comment on s’y prend ?

— Regarde attentivement et tu comprendras tout seul. Elle est là et… elle n’y est plus.

Je fis disparaître la cartouche et pensai à Susan Delgado, comme toujours lorsque j’exécutais ce tour, je suppose.

— Et la revoilà.

La balle dansait, vite puis lentement… puis à nouveau vite.

— Suis-la des yeux, Bill, et tâche de voir comment je l’escamote. Ne la quitte pas des yeux. (Ma voix se fit murmure sourd.) Regarde… regarde… regarde. Tu ne t’endors pas ?

— Si, un peu. (Ses paupières tombèrent lentement, puis se relevèrent.) Je n’ai pas beaucoup dormi la nuit dernière.

— Ah bon ? Regarde-la. Regarde-la bien. Vois comme elle disparaît et… la revoilà soudain.

La balle allait et venait. Le vent soufflait, aussi lénifiant pour moi que ma voix l’était pour lui.

— Dors si tu en as envie, Bill. Écoute le vent et dors. Mais écoute quand même ma voix.

— Je vous entends, pistolero.

Ses yeux se fermèrent à nouveau, mais ne se rouvrirent pas. Ses mains reposaient, molles, sur ses cuisses.

— Je vous entends très bien.

— Tu vois toujours la balle, n’est-ce pas ? Même les yeux clos.

— Oui… mais elle est plus grosse. Elle brille comme l’or.

— Tu dis vrai ?

— Oui…

— Descends plus profond, Bill, mais entends ma voix.

— J’entends.

— Je veux que tu reviennes à la nuit dernière. Avec ton esprit, tes yeux et tes oreilles. Tu veux bien ?

Un pli barra son front.

— Non, je veux pas.

— Tu n’as rien à craindre. Ce qui est arrivé n’arrivera plus, et puis je suis près de toi.

— Vous êtes près de moi. Et vous êtes armé.

— Oui. Il ne t’arrivera rien tant que tu entendras ma voix, car nous sommes ensemble. Je te protégerai. Tu as compris cela ?

— Oui.

— Ton pa t’a dit d’aller dormir à la belle étoile, pas vrai ?

— Oui. La nuit s’annonçait chaude.

— Mais ce n’était pas vraiment pour cela, hein ?

— Non. C’était à cause d’Elrod. Une fois, il a attrapé le chat par la queue, il l’a fait tourner et il l’a jeté dehors, et le chat n’est jamais revenu. Parfois, c’est moi qu’il attrape par les bottes, et il chante Le garçon qui aimait Jenny. Mon pa ne peut pas l’en empêcher parce que Elrod est plus costaud que lui. Et il a un couteau planqué dans sa botte. Il n’hésite pas à le sortir. Mais il n’a pas pu poignarder le monstre, hein ? (Ses mains jointes tressaillirent.) Elrod est mort et je suis content. Je suis triste pour tous les autres… et pour mon pa, je ne sais pas ce que je vais faire sans mon pa… mais je suis content pour Elrod. Il ne me taquinera plus jamais. Il ne me fera plus jamais peur. Oui, je l’ai vu.

Ainsi, il en savait bien plus que ce qu’il se rappelait en état d’éveil.

— Te voilà dans la pâture maintenant.

— Dans la pâture.

— Enveloppé dans ta couverture, sous ton ombrelle.

— Mon ombrette.

— Sous ton ombrette. Tu es encore éveillé, tu contemples les étoiles, le Vieil Astre et la Vieille Mère…

— Non, non, je dors. Mais les cris me réveillent. Les cris venant du dortoir. Et les bruits de lutte. De fracas. Et quelque chose qui rugit.

— Que fais-tu, Bill ?

— Je redescends. J’ai peur, mais mon pa… mon pa est là-bas. Je regarde par la fenêtre du fond. C’est du papier paraffiné, mais j’arrive à voir au travers. Et j’aurais pas dû. Parce que ce que je vois, c’est… c’est… Je peux me réveiller, m’sieur ?

— Pas encore. Je suis avec toi, rappelle-toi.

— Vous avez dégainé vos revolvers, m’sieur ? demanda-t-il en frissonnant.

— Je le dois. Pour te protéger. Que vois-tu ?

— Du sang. Et une bête.

— Quel genre de bête, tu peux me le dire ?

— Un ours. Il est si grand que sa tête cogne le plafond. Il s’avance au milieu du dortoir… entre les couchettes, il marche sur ses pattes de derrière… et il attrape les hommes… il attrape les hommes et il les déchire en mille morceaux avec ses longues griffes. (Des larmes coulèrent de ses yeux clos pour rouler sur ses joues.) Le dernier qu’il a tué, c’est Elrod. Il a couru vers la porte du fond… celle qui donne sur la réserve à bois… et quand il a compris que la bête l’aurait rejoint avant qu’il ait le temps de sortir, il s’est retourné pour l’affronter. Il avait sorti son couteau. Il a voulu la frapper…

Lentement, comme s’il était sous l’eau, le petit garçon leva sa main droite. Puis il serra le poing. Et l’abattit.

— L’ours lui a saisi le bras pour le lui arracher. Elrod a hurlé. Ça m’a rappelé un cheval que j’ai vu un jour, quand il a marché dans une taupinière et s’est cassé la patte. La chose… elle a frappé Elrod avec son propre bras. Le sang jaillissait de partout. Il y avait des lambeaux de peau qui fouettaient l’air. Elrod a heurté la porte et glissé contre le battant. Mais l’ours l’a attrapé pour le mordre à la gorge et j’ai entendu un bruit… il lui a arraché la tête d’un coup de dent. Je veux me réveiller maintenant. S’il vous plaît.