— Pour nous enfermer tous les deux. Il faut nous enfermer tous les deux. Au cas où il reviendrait.
— Tu t’en souviens maintenant ?
— Un peu, dit-il en baissant les yeux. Ce n’était pas un homme… puis c’est devenu un homme. Il a tué mon pa. (Il se plaqua les poings sur les yeux.) Mon pauvre pa.
L’adjoint au chapeau noir revint avec les clés demandées. L’autre le suivait de près. Tous deux fixaient le garçon bouche bée, comme si c’était une chèvre à deux têtes dans un cirque.
Je pris le trousseau.
— Bien. Maintenant, retournez au bureau.
— Il me semble que vous poussez un peu, jeune homme, dit Chapeau-Noir, et son acolyte — un avorton au menton fuyant — opina du chef.
— Allez-vous-en. Ce garçon a besoin de repos.
Ils me fixèrent quelques instants puis s’en furent. C’était la bonne chose à faire. La seule chose, même. Je n’étais pas d’humeur aimable.
Le garçon garda les poings sur les yeux jusqu’à ce qu’on cesse d’entendre claquer leurs bottes, puis il les baissa.
— Vous allez l’attraper, sai ?
— Oui.
— Et vous allez le tuer ?
— Est-ce que tu veux que je le tue ?
Il réfléchit d’un air grave puis acquiesça.
— Si fait. Pour ce qu’il a fait à mon pa, et à sai Jefferson, et à tous les autres. Même Elrod.
Je refermai la porte, trouvai la bonne clé et la fis tourner dans la serrure. Puis je passai le trousseau à mon poignet, car il ne rentrait pas dans ma poche.
— Je vais te faire une promesse, Jeune Bill. Sur le nom de mon père. Je ne l’abattrai pas, mais tu le verras pendre, et je te donnerai moi-même le quignon de pain que tu répandras sous ses pieds inertes.
En me voyant revenir, les deux adjoints me jetèrent un regard méfiant et un rien haineux. Ça ne me fit ni chaud ni froid. J’accrochai le trousseau à côté du jing-jang et déclarai :
— Je reviens dans une heure, peut-être un peu moins. En attendant, que personne n’entre dans la prison. Pas même vous deux.
— Il le prend de haut pour un blanc-bec, dit le type au menton fuyant.
— Veillez à ne pas me désobéir, repris-je. Ce ne serait pas sage. Compris ?
Chapeau-Noir hocha la tête.
— Mais le shérif entendra parler de votre attitude.
— Débrouillez-vous donc pour avoir une bouche en état de marche quand il reviendra, lançai-je en sortant.
Le vent soufflait de plus en plus fort et projetait entre les bâtiments des nuages de poussière brune et corrosive. J’avais la grand-rue de Debaria pour moi tout seul, exception faite de quelques chevaux qui se tenaient la croupe au vent et la tête basse. Comme je ne tenais pas à abandonner le mien à ce triste sort — pas plus que Millie, la mule du garçon —, je les menai à l’écurie située au bout de la rue. Le palefrenier fut ravi de prendre soin d’eux, notamment lorsque je lui tendis une demi-barrette d’or prélevée sur mes réserves.
Non, dit-il en réponse à ma première question, du plus loin qu’il s’en souvienne, il n’y avait jamais eu de bijoutier à Debaria. Mais il répondit à la seconde par l’affirmative et me désigna la forge de l’autre côté de la rue. Le maréchal-ferrant était planté sur le seuil, son tablier en cuir fourré d’outils claquant au vent. Je me dirigeai vers lui et il porta le poing à son front.
— Aïle.
Je lui rendis son salut et lui expliquai ce qu’il me fallait — Vannay m’avait dit que ce serait peut-être nécessaire. Il m’écouta attentivement puis prit la balle que je lui tendais. C’était celle-là même qui m’avait servi à envoulter le Jeune Bill. Le maréchal-ferrant la soupesa.
— Combien de grains de poudre contient-elle, vous le savez ?
Bien sûr que je le savais.
— Cinquante-sept.
— Tant que ça ? Par les dieux ! C’est un prodige que le canon de votre revolver n’explose pas quand vous appuyez sur la gâchette !
Les cartouches de mon père — celles dont j’userais peut-être un jour — contenaient soixante-seize grains, mais je me gardai de le lui dire. Sans doute ne m’aurait-il pas cru.
— Pouvez-vous faire ce que je vous demande, sai ?
— Je le pense. (Il réfléchit quelques secondes puis ajouta :) Si fait. Mais pas aujourd’hui. J’ai beaucoup de travail et je n’aime pas allumer ma forge par grand vent. Une braise qui s’envole, et toute la ville risque de prendre feu. La dernière fois qu’on a eu des pompiers ici, mon pa n’était qu’un mioche.
J’attrapai ma bourse et en sortis deux barrettes d’or. Puis, réflexion faite, j’en ajoutai une troisième. Le maréchal-ferrant les contempla avec des yeux émerveillés. Cela représentait ce qu’il gagnait en deux ans.
— Il me les faut aujourd’hui, dis-je.
Il me gratifia d’un large sourire, qui me permit d’admirer ses dents blanches nichées dans sa barbe rousse.
— Bienvenue, diable tentateur ! Pour un tel trésor, je serais prêt à embraser Gilead elle-même. Vous aurez ça pour le coucher du soleil.
— Pour trois heures.
— Oui, trois heures, c’est ce que je voulais dire. Trois heures, à la minute près.
— Bien. Maintenant, dites-moi : quel est le meilleur restaurant de la ville ?
— Il n’y en a que deux, et ni l’un ni l’autre n’arrivera à vous faire oublier le pâté d’alouettes de votre mère, mais vous ne risquez pas pour autant de mourir empoisonné. Le Café Racey est sans doute le meilleur des deux.
Cela me suffisait ; un garçon en pleine croissance comme Bill Streeter n’allait pas faire le difficile. Je me dirigeai vers le café en question, en marchant à présent contre le vent. Le simoun soufflera avant la nuit, avait dit le garçon, et je songeai qu’il devait avoir raison. Il avait subi une dure épreuve et devait prendre du repos. À présent que je connaissais l’existence de ce tatouage, peut-être n’avais-je plus besoin de lui… mais le garou n’en savait rien. Le Jeune Bill était en sécurité en prison. Du moins je l’espérais.
Je lui apportai du ragoût, qui semblait assaisonné à l’alcali plutôt qu’au sel, mais il engloutit toute son assiette et termina aussi la mienne lorsque je déclarai forfait. L’un des deux adjoints avait fait du café et nous en avons bu un gobelet. Nous mangions dans la cellule, assis à même le sol. Je tendis l’oreille, mais le jing-jang resta silencieux. Cela ne me surprit guère. Même si Jamie et le shérif en avaient trouvé un là-bas, le vent avait sans doute eu raison des lignes.
— Tu sais, ces tempêtes que tu appelles simouns, commençai-je.
— Oh ! oui, fit le Jeune Bill. On est en pleine saison. Les proddies les détestent et les pokies encore plus, parce qu’ils sont obligés de dormir à la dure s’ils se font surprendre. Et ils ne peuvent pas allumer de feu de camp, à cause…
— À cause des braises, dis-je en me rappelant le maréchal-ferrant.
— Si fait, mais il y a autre chose.
Je lui tendis un sachet. Il regarda dedans et son visage s’éclaira.
— Des bonbons ! Des rouleaux et des torsades ! (Il me rendit le sachet.) Tenez, servez-vous d’abord.
Je pris une petite torsade en chocolat puis lui repassai le sachet.
— Le reste est pour toi. Mais ne te rends pas malade.