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— Oh ! je ferai attention.

Et il se servit. Ça me faisait plaisir de le voir aussi content. Après avoir pris un troisième rouleau, il le cala dans sa joue — on aurait dit un écureuil avec sa noisette — et me dit :

— Qu’est-ce que je vais devenir, sai ? Maintenant que mon pa n’est plus là ?

— Je ne sais pas, mais il y aura de l’eau, si Dieu le veut.

Et je croyais savoir d’où elle viendrait. À condition que nous réussissions à éliminer le garou, bien sûr. Alors, certaine grande dame du nom d’Everlynne nous devrait une fière chandelle, et Bill Streeter ne serait pas le premier enfant qu’elle recueillerait.

Je revins au simoun.

— Il va être très fort, ce vent ?

— Cette nuit, il va sacrément souffler. À partir de minuit, normalement. Et demain midi, il sera retombé.

— Tu sais où vivent les salés ?

— Si fait, j’y suis même allé. Une fois avec mon pa, pour assister aux courses qu’ils organisent parfois, une autre avec des proddies qui cherchaient des bêtes égarées. Les salés les attrapent et on leur donne des biscuits en échange de celles qui portent la marque du Jefferson.

— Mon équipier s’est rendu là-bas en compagnie du shérif Peavy et de deux ou trois hommes. Y a-t-il des chances pour qu’ils soient revenus avant le crépuscule ?

J’étais sûr qu’il me répondrait non, aussi fus-je surpris.

— Vu que la route est en pente descendante — et que le Village de Sel est plus près d’ici que Little Debaria —, je crois qu’ils y arriveront, à condition de ne pas traîner.

Je me félicitai d’avoir incité le maréchal-ferrant à faire vite, mais je savais toutefois que je ne devais pas me fier au seul jugement d’un enfant.

— Écoute-moi, Jeune Bill. Quand ils reviendront, ils seront sans doute accompagnés de quelques salés. Une douzaine, une vingtaine tout au plus. Jamie et moi les ferons défiler devant cette cellule pour que tu les voies bien, mais tu n’auras pas à avoir peur, parce que la porte sera fermée et bien fermée. Et tu n’auras pas besoin de parler, seulement d’ouvrir les yeux.

— Si vous croyez que je vais reconnaître celui qui a tué mon pa, c’est pas possible. Je ne me rappelle même pas si je l’ai vu. — Tu n’auras probablement pas besoin de les voir tous.

Je le pensais sincèrement. On les ferait entrer dans le bureau du shérif par groupes de trois, et on leur demanderait de mettre pantalon bas. Une fois qu’on aurait repéré l’homme qui avait un anneau bleu tatoué autour de la cheville, on serait fixés. Mais ce n’était plus un homme. Plus maintenant. Plus vraiment.

— Vous voulez une autre torsade, sai ? Il en reste trois et je n’ai plus faim.

— Garde-les pour plus tard, dis-je en me levant.

Son visage s’assombrit.

— Est-ce que vous reviendrez ? Je ne veux pas rester ici tout seul.

— Oui, c’est promis. (Je sortis, fermai la porte puis lui jetai le trousseau de clés à travers les barreaux.) Ouvre-moi à mon retour.

Le gros adjoint au chapeau noir s’appelait Strother. Son collègue au menton fuyant se nommait Pickens. Ils me considéraient avec une méfiance teintée de respect, ce qui, venant de gens comme eux, me semblait idéal. Je pouvais m’en accommoder.

— Si je vous parlais d’un homme portant un anneau bleu tatoué autour de la cheville, qu’est-ce que ça vous évoquerait ?

Ils échangèrent un regard et Chapeau-Noir — Strother — répondit :

— Le pénitencier.

— Quel pénitencier ?

Voilà qui ne me plaisait guère.

— Celui de Beelie, répondit Pickens en me regardant comme si j’étais le dernier des crétins. Vous ne le connaissez pas ? Vous, un pistolero ?

— Beelie se trouve à l’ouest d’ici, n’est-ce pas ?

— Se trouvait, corrigea Strother. C’est une ville fantôme aujourd’hui. Les écumeurs l’ont dévastée il y a cinq ans. Certains accusent les hommes de John Farson, mais je n’y crois pas. Jamais de la vie. Ce n’étaient que de vulgaires hors-la-loi. Dans le temps, il y avait un avant-poste de la milice — quand il y avait encore une milice —, et c’était là qu’ils enfermaient leurs prisonniers. Le juge itinérant y envoyait les voleurs, les assassins et les tricheurs.

— Et aussi les sorciers et les sorcières, ajouta Pickens.

À en juger par son expression, il regrettait le bon vieux temps où les trains arrivaient à l’heure et où le jing-jang était plus répandu dans le pays et sonnait plus souvent.

— Les adeptes de la magie noire, précisa-t-il.

— Un jour, on y a enfermé un cannibale, dit Strother. Un gars qu’avait bouffé sa femme.

Ce souvenir le fit glousser, mais je n’aurais su dire si c’était à cause de l’alimentation du criminel ou de l’identité de sa victime.

— L’a fini pendu, ce type-là, dit Pickens.

Il mordit dans sa chique et la travailla avec ses drôles de mâchoires. Son visage continuait d’évoquer un homme se penchant sur son cher passé.

— Y avait souvent des pendaisons à Beelie en ce temps-là, reprit-il. J’allais les voir avec mon pa et ma mama. Mama emportait toujours un panier de pique-nique. (Il opina d’un air pensif.) Si fait, il y avait souvent des pendaisons. Ça attirait du monde. Y avait des marchands et des attractions foraines, comme des jongleurs, par exemple. Parfois, y avait même des combats de chiens, mais le clou du spectacle, c’étaient les pendaisons, bien sûr. (Gloussement.) Un jour, je me rappelle, y a un type qui a dansé le commala quand la trappe n’a pas voulu s’ouvrir et…

— Quel rapport avec le tatouage bleu ?

— Oh ! fit Strother en sursautant. Tous ceux qui sont allés au pénitencier de Beelie en ont un comme ça. Je sais plus si ça faisait partie du châtiment ou si c’était pour les repérer au cas où ils se seraient évadés pendant leurs travaux forcés. Mais le pénitencier a fermé il y a dix ans. C’est pour ça que les écumeurs ont pu ravager la ville, vous savez — parce que la milice était partie et que le pénitencier était fermé. Maintenant, c’est à nous de nous débrouiller avec cette racaille. (Il me toisa avec impudence.) On peut pas dire que Gilead nous aide beaucoup ces temps-ci. Non. Peut-être que John Farson serait mieux disposé à notre égard, et certains seraient même prêts à palabrer avec lui.

Sans doute lut-il quelque chose dans mon regard, car il se redressa sur son siège et ajouta :

— Pas moi, bien sûr. Jamais. Je crois en la loi et en la Lignée d’Eld.

— Comme nous tous, renchérit Pickens en acquiesçant.

— À votre avis, est-ce qu’il y a beaucoup d’anciens forçats parmi les salés ? demandai-je.

— Oh ! doit bien y en avoir quelques-uns, répondit Strother après un temps de réflexion. Pas plus de quatre sur dix, je dirais.

Par la suite, je devais apprendre à contrôler mes réactions, mais rappelez-vous que j’étais très jeune, et ma consternation devait être évidente. Cela le fit sourire. Il ne se douta sûrement pas de ce à quoi il échappa. J’avais vécu deux journées fort pénibles et je me faisais beaucoup de souci pour le garçon.

— Qui donc irait extraire du sel dans un trou pour un salaire de misère ? lâcha Strother. Des citoyens modèles ?

Apparemment, le Jeune Bill allait voir défiler pas mal de salés. Restait à espérer que celui qui nous intéressait ignorait qu’il n’avait vu de lui que son tatouage.

Lorsque je regagnai la cellule, le Jeune Bill était étendu sur sa couche et je le crus endormi, mais il se redressa en entendant claquer mes bottes. Il avait les yeux rougis, les joues mouillées. Il ne dormait pas, il pleurait. J’entrai, m’assis à ses côtés et lui passai un bras autour des épaules. Cela n’était pas naturel pour moi — si je sais en théorie ce que sont le réconfort et la compassion, je n’ai jamais été doué pour les mettre en pratique. Mais je savais ce que ça signifiait de perdre un de ses parents. Le Jeune Bill et le Jeune Roland avaient au moins cela en commun.