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— Tu as fini tes bonbons ? demandai-je.

— J’en veux plus, dit-il en soupirant.

Le vent soufflait assez fort pour faire trembler le bâtiment, mais il se calma un peu.

— Je déteste ce bruit, dit-il — et je souris en me rappelant la réaction de Jamie DeCurry. Et je déteste être enfermé ici. Comme si j’avais fait quelque chose de mal.

— Tu n’as rien fait de mal.

— D’accord, mais j’ai l’impression d’être ici depuis toujours. J’étouffe. Et si les autres ne rentrent pas avant la nuit, je vais y rester plus longtemps. Pas vrai ?

— Je te tiendrai compagnie. Si les adjoints peuvent nous prêter des cartes, on jouera au Valet Fantôme.

— C’est pour les bébés, dit-il d’un air morose.

— Alors, au Surveille-Moi, ou au poker si tu veux. Tu sais y jouer ? Il fit non de la tête puis s’essuya les joues. Les larmes coulaient à nouveau.

— Je vais t’apprendre. On misera des allumettes.

— Je préférerais que vous me racontiez l’histoire dont vous m’avez parlé dans la cabane. Je me rappelle plus son titre.

— La Clé des Vents. Mais c’est une longue histoire, Bill.

— On a le temps, non ?

Je ne pouvais pas prétendre le contraire.

— Et c’est une histoire qui fait un peu peur. Ce n’était pas important quand ma mère me l’a racontée — j’étais bien au chaud dans mon lit, et elle était tout près de moi —, mais vu ce qui t’est arrivé…

— C’est pas grave. Les histoires, ça vous emmène ailleurs. Les bonnes histoires, plutôt. C’est une bonne histoire ?

— Oui. Du moins, je l’ai toujours pensé.

— Alors, racontez-la. (Il eut un pauvre sourire.) Et je vous donnerai deux des trois torsades que je n’ai pas mangées.

— Ces bonbons sont pour toi, mais peut-être que je vais me rouler une cigarette.

Ce que je fis, tout en réfléchissant à la meilleure façon de me lancer.

— Connais-tu des histoires qui commencent ainsi : « Il était une fois, bien avant que ne naisse le grand-père de ton grand-père » ?

— Elles commencent toutes ainsi. Enfin, celles que me racontait mon pa. Avant qu’il dise que j’étais trop vieux pour les histoires.

— On n’est jamais trop vieux pour les histoires, Bill. L’homme et le garçon, la femme et la fille, on n’est jamais trop vieux. Nous vivons pour les histoires.

— Vous dites vrai ?

— Oui.

J’attrapai mon tabac et mon papier. J’étais fort lent, car en ce temps-là je venais tout juste d’apprendre à rouler les cigarettes. Lorsque j’eus obtenu un spécimen convenable — avec l’embout en pointe —, je craquai une allumette sur le mur. Bill s’assit en tailleur sur sa couche. Il attrapa une torsade, la roula entre ses doigts en imitant mes gestes puis la cala dans sa joue.

Je commençai lentement, avec quelque maladresse, car l’art du conteur ne me venait pas naturellement en ce temps-là… ce n’est que plus tard que j’appris à le maîtriser. Bien obligé. Tous les pistoleros y sont tenus. Et, à mesure que j’avançais, je m’exprimais avec plus d’aisance. Parce que j’entendais la voix de ma mère dans ma tête. Elle parlait par mes lèvres : rythme, cadence, pauses.

Je vis le garçon entrer dans l’histoire et cela me combla — c’était comme si je l’envoultais une nouvelle fois, mais de façon plus noble. Plus honnête. Et le plus beau, c’est que j’entendais la voix de ma mère. C’était comme si elle était de nouveau avec moi, tout au fond de moi. Ça faisait mal, bien sûr, mais c’est le plus souvent vrai des bonnes choses, ainsi que je l’ai appris. On a peine à le croire, mais — comme disaient jadis les vieillards —, le monde est penché et il a une fin.

— Il était une fois, bien avant que ne naisse le grand-père de ton grand-père, à la lisière d’une terre sauvage et inexplorée qu’on appelait la Forêt sans Fin, un petit garçon nommé Tim qui vivait avec sa mère, Nell, et son père, le Grand Ross. Pendant un temps, ils vécurent heureux, bien qu’ils n’aient pas beaucoup d’argent…

LA CLÉ DES VENTS

Il était une fois, bien avant que ne naisse le grand-père de ton grand-père, à la lisière d’une terre sauvage et inexplorée qu’on appelait la Forêt sans Fin, un petit garçon nommé Tim qui vivait avec sa mère, Nell, et son père, le Grand Ross. Pendant un temps, ils vécurent heureux, bien qu’ils n’aient pas beaucoup d’argent.

— Je n’ai que quatre choses à te léguer, disait le Grand Ross à son fils, mais cela suffit bien. Peux-tu me les réciter, mon garçon ?

Tim le lui avait répété maintes et maintes fois, mais il ne s’en lassait jamais.

— Ta hache, ta pièce porte-bonheur, ton lopin de terre et ta place en ce monde, qui est aussi bonne que celle d’un roi ou d’un pistolero. (Il marquait une pause et ajoutait :) Et aussi ma mama. Ça fait cinq.

Le Grand Ross s’esclaffait et se penchait sur son fils pour lui baiser le front, car c’était à la fin du jour qu’il récitait ce catéchisme. Derrière eux, sur le seuil, Nell attendait de l’embrasser à son tour.

— Si fait, disait le Grand Ross, nous ne devons jamais oublier mama, car sans elle, nous n’aurions rien.

Et Tim s’endormait alors, sachant qu’il était aimé et qu’il avait une place en ce monde, écoutant le vent nocturne caresser le cottage de son étrange souffle : il s’y mêlait le doux parfum des florus poussant à la lisière de la Forêt sans Fin et l’odeur âcre — mais plutôt agréable — des arbres de fer qu’on trouvait dans ses profondeurs, là où seuls les plus braves s’aventuraient.

C’étaient des temps heureux, mais comme nous l’apprennent la vie et les contes, les temps heureux jamais ne durent.

Un jour, alors que Tim avait onze ans, le Grand Ross et son associé, le Grand Kells, menèrent leurs chariots sur la Grand-Route pour gagner la Piste du Bois de Fer, comme ils le faisaient chaque jour hormis le septième, car alors tout le village de L’Arbre se reposait. Mais, ce jour-là, seul le Grand Kells revint de la forêt. Sa tunique était roussie par le feu et sa peau noircie de suie. Il y avait un trou dans la jambe gauche de sa culotte de laine. En dessous, sa peau était rougie de cloques. Il était avachi sur le banc de son chariot, comme trop fatigué pour se tenir droit.

Nell Ross sortit sur le seuil de sa maison et s’écria :

— Où est le Grand Ross ? Où est mon mari ?

Le Grand Kells secoua lentement la tête et des cendres tombèrent de ses cheveux pour se poser sur ses épaules. Il ne prononça qu’un seul mot, mais cela suffit à faire flageoler les jambes de Tim et à faire hurler sa mère.

Ce mot était dragon.

Aujourd’hui, il n’existe rien de comparable à la Forêt sans Fin, car le monde a bien changé. Il était alors plein de ténèbres et de dangers. Les bûcherons de L’Arbre le savaient mieux que personne dans l’Entre-Deux-Mondes, mais eux-mêmes ignoraient tout de ce qui pouvait vivre ou prospérer à dix roues de l’endroit où les bosquets de florus faisaient place aux arbres de fer — ces immenses et sombres sentinelles. La forêt profonde demeurait une énigme, peuplée d’étranges plantes et d’étranges animaux, d’inquiétants et puants marécages, et — disait-on — de vestiges souvent meurtriers laissés par les Anciens.