Elle leva quatre doigts.
— Dans quatre semaines si le beau temps se maintient. (Elle en leva quatre autres.) Huit si nous avons du mauvais temps et s’il est retardé chez les fermiers du Médian. Nous ne pouvons espérer mieux, je pense. Et alors…
— Il se passera quelque chose avant cela, dit Tim. Pa disait que la forêt donne toujours à ceux qui l’aiment.
— Moi, je l’ai toujours vue prendre, dit Nell en enfouissant de nouveau la tête entre ses mains.
Lorsqu’il voulut lui passer un bras autour du cou, elle le chassa.
Tim sortit ramasser son ardoise en traînant le pas. Jamais il ne s’était senti si triste, si effrayé. Il va sûrement se passer quelque chose, se dit-il. Je vous en prie, faites qu’il se passe quelque chose.
L’ennui, avec les souhaits, c’est qu’il leur arrive parfois de se réaliser.
À L’Arbre, la Pleine Terre était généreuse ; même Nell en convenait, bien que la moisson lui ait laissé un goût amer. L’année suivante, Tim et elle suivraient peut-être les moissonneurs, un lourd sac de toile sur les épaules, s’éloignant de plus en plus de la Forêt sans Fin, et son cœur se serrait devant la beauté de cet été. La forêt était un monde terrible, qui lui avait pris son homme, mais c’était le seul qu’elle ait jamais connu. La nuit, quand soufflait le vent du nord, il entrait dans sa chambre par la fenêtre comme un amant, parfumant son lit d’une senteur unique, à la fois douce et amère, tel un mélange de fraises et de sang. Parfois, lorsqu’elle dormait, elle rêvait de ses combes profondes, de ses ruisseaux secrets et d’un soleil si diffus qu’il luisait ainsi que du cuivre vert-de-grisé.
Quand souffle le vent du nord, l’odeur de la forêt apporte des visions, disaient parfois les anciens. Nell ignorait si c’était là une fable ou une vérité, mais elle savait que l’odeur de la Forêt sans Fin était l’odeur de la vie, mais aussi de la mort. Et elle savait que Tim aimait la forêt comme son père l’avait aimée. Ainsi qu’elle-même, d’ailleurs (quoique souvent contre sa volonté).
Elle avait redouté en secret le jour où le garçon serait assez grand et assez fort pour s’engager sur cette piste dangereuse aux côtés de son pa, mais elle regrettait à présent que ce jour ne doive jamais venir. Sai Smack et sa mathmatica, c’était bien joli, mais Nell savait ce que voulait son fils et elle haïssait le dragon qui le lui avait volé. Sans doute était-ce une femelle qui cherchait à protéger son œuf, mais Nell ne l’en détestait pas moins. Elle espérait que cette salope écailleuse aux yeux jaunes s’étoufferait sur son propre feu et exploserait, comme il arrive parfois dans les contes d’antan.
Un jour, peu après que Tim l’eut découverte en larmes en rentrant plus tôt que prévu, le Grand Kells se présenta chez elle. Comme Tim avait trouvé du travail — il aidait le Vieux Destry à couper les foins pendant quinze jours —, elle se retrouvait toute seule dans son jardin, à genoux parmi les plantations. Lorsqu’elle vit arriver l’ancien associé de son époux, elle se releva et s’essuya les mains sur le tablier en toile qu’elle appelait son weddiken.
Il lui suffit d’un coup d’œil à ses mains propres et à sa barbe taillée pour comprendre ce qui l’amenait. Enfants, Nell Robertson, Jack Ross et Bern Kells étaient les meilleurs amis du monde. Frères et sœur, quoique issus de litières distinctes, disaient les anciens du village ; en ce temps-là, ils étaient inséparables.
Quand ils étaient sortis de l’enfance, les deux garçons étaient tombés amoureux d’elle. Et si elle les aimait tous les deux, c’était au Grand Ross qu’allait son cœur, et c’était lui qu’elle avait épousé et accueilli dans son lit (mais nul ne savait dans quel ordre les choses s’étaient faites, et ni elle ni lui ne l’avaient jamais révélé). Le Grand Kells avait réagi en homme. Il avait fait office de garçon d’honneur à leur mariage, les ceignant d’une écharpe de soie après que le prêcheur eut prononcé leur union. Lorsqu’il avait ôté ladite écharpe à la sortie du temple (quoiqu’elle ne les ait jamais quittés, comme le voulait la coutume), il les avait embrassés tous les deux en leur souhaitant de longues journées et de plaisantes nuits.
Il faisait chaud le jour où il se présenta à elle, mais il était vêtu d’une veste de laine. Il sortit de sa poche une corde de soie nouée, ainsi qu’elle s’y attendait. Une femme sait ces choses-là. Même mariée depuis des années, elle les sait, oui-là, et le cœur de Kells était resté le même.
— Le veux-tu ? demanda-t-il. Si tu le veux, je vendrai mon lopin à Anderson — il le convoite, car il est voisin du sien — et je me contenterai de celui-ci. Le Collecteur ne va pas tarder, ainsi que tu le sais, et il exigera son dû. Sans homme à tes côtés, comment le paieras-tu ?
— Je ne le puis, comme tu le sais bien.
— Alors, dis-moi : bouclerons-nous la corde ?
Elle s’essuya les mains sur son weddiken, mais elles étaient déjà aussi propres qu’elles pouvaient l’être sans eau de source.
— Je… Il faut que j’y réfléchisse.
— Pour quoi faire ?
Il attrapa son bandana — bien rangé dans sa poche, et non passé autour de son cou, comme c’était l’usage chez les bûcherons — et s’épongea le front.
— Soit tu acceptes et nous reprenons le cours de notre vie — je veillerai à ce que le gamin trouve du travail, bien qu’il soit encore trop jeune pour aller en forêt —, soit vous devenez journaliers, tous les deux. Je peux partager ce que j’ai, mais je ne peux le donner, même si je le souhaite. Je n’ai qu’une place en ce monde, tu l’intuites ?
Il veut m’acheter pour que je comble le vide que Millicent a laissé dans son lit, songea-t-elle. Mais c’était là une pensée bien méchante, vu qu’elle connaissait cet homme-là bien avant qu’il soit devenu un homme, et qu’il ait travaillé des années durant aux côtés de son mari bien-aimé, au sein des dangereux bosquets au bout de la Piste du Bois de Fer. L’un s’affaire et l’autre veille, disaient les anciens. Toujours ensemble et jamais séparés. À présent que Jack Ross n’était plus, Bern Kells lui faisait sa cour. Rien que de très naturel.
Toutefois, elle hésitait.
— Reviens demain à la même heure, si tu es toujours décidé, lui dit Nell. Je pourrai alors te répondre.
Cela le contraria, elle le vit sans peine ; dans ses yeux apparut un éclat qu’elle avait parfois aperçu du temps où elle était jeune fille et où deux beaux gars la courtisaient, ce qui faisait l’envie de toutes ses amies. Ce fut cet éclat qui la retint, alors que Kells se présentait comme un sauveur, lui faisant miroiter — à elle et à Tim — une solution au terrible dilemme qu’elle vivait depuis la mort du Grand Ross.
Peut-être s’en aperçut-il, car il baissa les yeux. Il s’abîma un moment dans la contemplation de ses pieds, puis il releva la tête, et elle vit qu’il lui souriait. Ainsi, il était presque aussi beau que de son jeune temps — mais pas aussi beau que Jack Ross.
— Demain, entendu. Demain, dernier délai. Il est un dicton à l’Ouest, ma chère : « Ne regarde pas un présent à deux fois, car ce qui est précieux peut toujours s’envoler. »
Elle se lava au bord du ruisseau, resta quelques instants à humer la senteur douce-amère de la forêt puis rentra et s’allongea sur son lit. Jamais on ne voyait Nell Ross à l’horizontale tant que le soleil était dans le ciel, mais elle avait besoin de réfléchir et de se souvenir d’une époque où deux jeunes hardis bûcherons se disputaient ses faveurs.