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Même si son cœur n’avait pas incliné vers Jack Ross, mais plutôt vers Bern Kells (il n’était pas encore le Grand Kells en ce temps-là, bien que son père ait déjà péri, tué en forêt par un vurt ou quelque autre monstruosité), elle ne pensait pas qu’elle aurait bouclé la corde avec lui. Lorsqu’il était sobre, Kells était plein de gaieté et de bonne humeur, et par ailleurs aussi régulier que le sable dans le sablier, mais il devenait violent quand il avait bu. Et il buvait souvent en ce temps-là. Ses cuites devinrent plus longues et plus fréquentes après le mariage de Ross et de Nell, et plus d’une fois il se réveilla en prison.

Jack avait supporté cela pendant un moment, mais, après une cuite durant laquelle Kells avait presque démoli le saloon avant de s’effondrer, Nell dit à son époux qu’il fallait faire quelque chose. Le Grand Ross en convint à contrecœur. Il fit libérer son ami et associé — comme il l’avait souvent fait par le passé —, mais, cette fois-ci, plutôt que de lui conseiller d’aller piquer une tête dans le ruisseau pour s’éclaircir les idées, il lui parla avec franchise.

— Écoute-moi, Bern, et ouvre bien tes deux oreilles. Tu es mon ami depuis que j’ai appris à marcher à quatre pattes et mon associé depuis qu’on est devenus assez grands pour s’enfoncer au-delà des bosquets de florus pour abattre des arbres de fer. Tu surveilles mes arrières et je surveille les tiens. Quand tu es sobre, nul n’est plus digne de ma confiance que toi. Une fois que tu as avalé de la gnôle, tu es aussi solide que des sables mouvants. Je ne peux pas aller seul dans la forêt et, si je ne peux plus compter sur toi, tout ce que je possède en ce monde… tout ce que nous possédons en ce monde est en danger. Je n’aimerais pas devoir me chercher un nouvel associé, mais laisse-moi t’avertir : j’ai une femme et j’aurai bientôt un enfant, et je ferai ce que je dois faire.

Kells continua de boire, de beugler et de se battre pendant quelques mois, comme pour narguer son vieil ami (et la jeune épouse de celui-ci). Le Grand Ross était sur le point de mettre un terme à leur association lorsque le miracle arriva. C’était un tout petit miracle, pas plus de cinq pieds du crâne aux orteils, et son nom était Millicent Redhouse. Ce que Bern Kells refusait de faire pour le Grand Ross, il le fit pour Milly. Lorsqu’elle mourut en couches six saisons plus tard (et son bébé la suivit tout de suite — avant même que la rougeur du travail ait reflué des joues de la malheureuse, comme le confia la sage-femme à Nell), Ross devint d’humeur lugubre.

— Il va se remettre à boire, et les dieux savent ce qu’il adviendra de lui, murmurait-on.

Mais le Grand Kells resta sobre et, lorsque ses affaires l’amenaient à proximité du Saloon de Gitty, il traversait toujours la rue. Tel avait été le dernier vœu de Milly, disait-il, et ce serait insulter sa mémoire que de ne pas le respecter.

— Je mourrais plutôt que de boire à nouveau, insistait-il.

Il avait tenu sa promesse… mais Nell sentait parfois son regard sur elle. Souvent, même. Jamais il ne l’avait touchée d’une façon qu’on pouvait qualifier de familière, voire de déplacée, il n’avait même pas profité de la Moisson pour cueillir un baiser, mais elle sentait ses yeux posés sur elle. Il la regardait non pas comme un homme regarde une amie, ou l’épouse d’un ami, mais comme un homme regarde une femme.

Tim rentra à la maison une heure avant le crépuscule, couvert de brins de paille de la tête aux pieds, mais ravi. Destry lui avait donné un bon d’achat au magasin du village et sa femme avait ajouté à cette manne un sac de poivrons doux et de tomates. Nell accepta le papier et les légumes, le remercia, l’embrassa, lui donna une popkin bien fourrée et l’envoya se baigner au ruisseau.

Devant lui, tandis qu’il se tenait avec de l’eau fraîche à mi-cuisse, des champs bandés de brouillard s’étendaient vers Gilead et le Monde de l’Intérieur. À sa gauche se massait la forêt, qui prenait naissance à moins d’une roue de là. Le crépuscule y régnait même en plein jour, disait son père. Alors qu’il pensait à son père, le bonheur qui l’avait habité à l’idée d’être payé comme un homme (ou presque) pour sa journée de travail s’enfuit aussi vite que le grain coule d’un sac percé. Le chagrin le visitait souvent, mais il en était toujours surpris. Il s’assit quelque temps sur un gros rocher, les genoux ramenés contre son torse et la tête reposant sur ses bras. Se faire tuer par un dragon si près de la lisière de la forêt, c’était aussi improbable qu’injuste, mais cela s’était déjà produit. Son père n’était pas le premier à périr ainsi, et il ne serait pas le dernier.

La voix de sa mère monta au-dessus des champs, l’appelant à la maison où l’attendait un vrai souper. Tim lui répondit d’une voix pleine de joie puis s’agenouilla sur le rocher pour asperger d’eau froide des yeux qui lui semblaient gonflés, bien qu’il n’ait pas versé de larmes. Il s’habilla en hâte et partit en trottant. Sa mère avait allumé les lampes, car l’obscurité montait, et elles projetaient de longs rectangles de lumière sur son joli jardinet. Fatigué, mais à nouveau ravi — car les petits garçons sont pareils aux girouettes, ça oui —, Tim courut vers cette lueur accueillante.

Une fois qu’ils eurent soupé et nettoyé les quelques plats, Nell dit :

— Je voudrais te parler de mère à fils, Tim… mais pas seulement. Tu es assez grand pour travailler un peu, tu ne tarderas pas à sortir de l’enfance — plus tôt que je ne l’aurais souhaité — et tu mérites d’être consulté pour les décisions importantes.

— C’est à propos du Collecteur, mama ?

— En partie, mais… il y a autre chose, je pense.

Elle avait failli dire J’en ai peur et non Je pense, mais pourquoi aurait-elle fait ça ? Certes, elle devait prendre une décision des plus grave et des plus difficile, mais de quoi avait-elle peur ?

Elle le précéda dans leur salle de séjour — si petite que le Grand Ross parvenait presque à en toucher les murs lorsqu’il se plantait en son centre et tendait les bras —, ils s’assirent devant la cheminée éteinte (car c’était une douce nuit de Pleine Terre) et elle lui dit tout ce qui s’était passé entre elle et le Grand Kells. Tim l’écouta avec surprise et sentit monter son malaise.

— Voilà, dit Nell pour conclure. Qu’en penses-tu ?

Mais, avant qu’il ait pu répondre — peut-être parce qu’elle voyait sur son visage l’inquiétude qui habitait son cœur —, elle reprit :

— C’est un brave homme et c’était pour ton père un frère plus qu’un ami. Je crois qu’il m’aime et qu’il t’aime.

Non, songea Tim, pour lui, je fais seulement partie du lot. Il ne m’a jamais regardé. Sauf quand j’étais avec pa, évidemment. Ou quand j’étais avec toi.

— Je ne sais pas, mama.

L’idée du Grand Kells à la maison — dans le lit de mama, à la place de pa — lui retournait l’estomac, comme s’il avait du mal à digérer. Et c’était d’ailleurs ce qui lui arrivait.

— Il a cessé de boire, dit-elle. (On aurait dit qu’elle parlait toute seule.) Ça fait des années. C’était un vrai sauvage quand il était jeune, mais ton pa l’a bien dressé. Et il y a eu Millicent, bien sûr.