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Puis il toucha la pièce porte-bonheur de son père et avança.

Il alluma de nouveau sa lampe et la leva. Quelques sentiers secondaires — on les appelait des chicots — rayonnaient à partir de la piste. Devant lui, un écriteau fixé à un humble bouleau marquait l’un d’entre eux. Deux noms y étaient inscrits à la peinture noire : COSINGTON-MARCHLY. Tim connaissait ces deux bûcherons. Peter Cosington (qui avait eu son content de malheurs cette année-là) et Ernest Marchly étaient souvent venus souper au cottage des Ross, et l’un comme l’autre avaient souvent invité les Ross à souper chez eux.

— De braves gars, mais ils ne s’enfoncent jamais très loin, avait dit le Grand Ross à son fils après l’un de ces repas. Il reste encore de beaux arbres de fer à proximité des florus, mais les plus beaux — les plus purs, les plus denses — se trouvent quasiment au bout de la piste, à la lisière du Fagonard.

Bon, peut-être que je n’ai parcouru qu’une ou deux roues, mais dans le noir, ça change tout.

Il engagea Bitsy sur le chicot Cosington-Marchly et, moins d’une minute plus tard, déboucha dans une clairière où le Collecteur, assis sur une bûche, se réchauffait à son feu.

— Mais c’est le jeune Tim ! dit-il. Tu as des couilles, ça oui, même si elles ne seront poilues que dans un an ou trois. Viens, assieds-toi et mange un peu de ragoût.

Tim n’était pas sûr de vouloir partager le souper de cet homme des plus étrange, mais il n’avait rien avalé et le fumet montant de la marmite était fort appétissant.

Comme s’il avait lu dans les pensées de son jeune visiteur, le Collecteur déclara :

— Je ne souhaite pas t’empoisonner, jeune Tim.

— Je sais.

Sauf qu’il n’en savait rien, en fait. Néanmoins, il ne fit aucune remarque lorsque l’autre lui servit une bonne portion dans une assiette en fer-blanc, qu’il lui tendit ainsi qu’une cuillère — cabossée, mais très propre.

Ce ragoût n’avait rien de magique ; on y trouvait du bœuf, des patates, des carottes et des oignons baignant dans un bouillon goûteux. Tout en mangeant, Tim regarda Bitsy qui s’approchait prudemment du cheval noir de son hôte. Celui-ci frôla les naseaux de l’humble mule puis se détourna (quelque peu dédaigneux, songea Tim) pour s’attaquer à l’avoine que le Collecteur avait placée devant lui après avoir évacué les copeaux laissés par sais Cosington et Marchly.

Le Collecteur ne dit pas un mot pendant que Tim mangeait son ragoût, se contentant de creuser le sol avec le talon de sa botte. Il avait posé près de lui la bassine qui trônait naguère au-dessus de sa gunna. Tim avait peine à croire qu’elle était en argent, comme le lui avait dit sa mère — mais ses yeux ne le trompaient pas. Combien de barrettes faudrait-il fondre et forger pour obtenir un tel objet ?

Le talon du Collecteur buta sur une racine. De sous sa cape il sortit un couteau presque aussi long que l’avant-bras de Tim et trancha dans le vif. Puis il donna de nouveau du talon : bang, bang, bang.

— Que cherchez-vous ? demanda Tim.

Le Collecteur releva la tête le temps de lui lancer un sourire.

— Peut-être le trouveras-tu. Et peut-être pas. Mais je crois que oui. Tu as fini de manger ?

— Oui, et je vous dis grand merci. (Tim se tapota la gorge à trois reprises.) C’était très bon.

— Parfait. Fugaces les baisers, durables les bons plats. C’est ce qu’affirment les Manni. Tu admires ma bassine, à ce que je vois. Elle est belle, hein ? Une relique du Garlan de jadis. À Garlan, il était des dragons, si fait, et leurs feux sont encore vivaces dans les profondeurs de la Forêt sans Fin, je le crois. Et voilà, jeune Tim, tu as appris quelque chose. Plusieurs lions, cela fait une meute ; plusieurs corbeaux, un meurtre ; plusieurs bafouilleux, un bafouillage ; plusieurs dragons, un feu de camp.

— Un foyer de dragons, dit Tim en savourant ces mots. (Puis il comprit pleinement les propos du Collecteur.) Si les dragons de la Forêt sans Fin restent dans ses profondeurs…

Mais le Collecteur ne lui laissa pas le temps de finir.

— Tut-tut-tut. Laisse là les songes creux. Prends cette bassine et va me chercher de l’eau. Tu en trouveras au bord de la clairière. Allume ta petite lampe, car la lueur du feu n’éclaire pas jusque-là et il y a un pooky au creux d’un arbre. Il est fort dodu, ce qui veut dire qu’il a bien mangé il y a peu, mais, à ta place, je ne m’en approcherais pas trop.

Il se fendit d’un nouveau sourire, que Tim jugea cruel sans en être cependant surpris, puis conclut :

— Mais un garçon assez courageux pour s’enfoncer dans la Forêt sans Fin avec pour seule compagnie la mule de son père a le droit de faire ce qu’il veut.

La bassine était bien en argent ; son poids ne permettait pas d’en douter. Tim la cala tant bien que mal sous son bras. De sa main libre, il brandit la lampe à pétrole. Comme il traversait la clairière, il sentit une odeur âcre et déplaisante et entendit un bruit de mastication, qui semblait émis par plusieurs bouches. Il fit halte.

— Cette eau ne fera pas l’affaire, sai, elle est stagnante.

— Je n’ai que faire de tes conseils, jeune Tim. Remplis la bassine et fais attention au pooky, je te prie.

Le garçon s’agenouilla, posa la bassine devant lui et considéra le ruisseau aux eaux lentes. Il grouillait d’insectes blancs. Ils avaient une grosse tête et des yeux pédonculés. On aurait dit des larves aquatiques qui se faisaient la guerre. Au bout d’un temps, Tim vit qu’ils s’entredévoraient. Ça lui retourna l’estomac.

Au-dessus de lui se fit entendre un bruit évoquant celui d’une main frottant du papier de verre. Il leva sa lampe. À sa gauche, à la plus basse branche d’un arbre de fer, était suspendu un gigantesque serpent rougeâtre. Il pointait sur lui sa tête triangulaire, qui était encore plus large que la plus grande poêle de sa mama. Ses yeux d’ambre aux pupilles fendues le fixaient d’un air endormi. Sa langue fourchue frétilla un instant, puis se rétracta dans sa gueule avec un bruit liquide — slurp.

Tim se hâta de remplir la bassine d’eau puante, mais comme il ne quittait pas des yeux le reptile au-dessus de lui, plusieurs bestioles rampèrent sur ses mains et se mirent à le mordiller. Il s’en débarrassa en poussant un hoquet de dégoût puis rapporta la bassine près du feu de camp. Avec un luxe de précautions, il veilla à ne pas renverser une seule goutte de cette eau saumâtre et grouillante de vie.

— Si c’est pour boire ou pour se laver…

Le Collecteur inclina la tête sur le côté, attendant qu’il finisse sa phrase, mais Tim en était incapable. Il posa la bassine près de lui, remarquant que l’autre semblait avoir fini de creuser.

— Ni pour boire, ni pour se laver, même si nous pourrions faire et l’un et l’autre, si l’envie nous en prenait.

— Vous plaisantez, sai ! Cette eau est répugnante !

— Le monde est répugnant, jeune Tim, mais nous finissons par être immunisés, n’est-ce pas ? Nous respirons son air, mangeons sa provende, accomplissons sa volonté. Oui. Si fait. Mais peu importe. Prends place.

Le Collecteur lui indiqua où s’asseoir puis fouilla dans sa gunna. Fasciné, mais écœuré, Tim regarda les insectes s’entredévorer. Allaient-ils continuer jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un — le plus fort de tous ?

— Ah ! nous y voilà !

Son hôte produisit une tige d’acier pourvue d’un bout en ivoire, du moins le semblait-il, et s’accroupit face à lui, avec la bassine entre eux deux.