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— Ça va.

Jamais il n’avait proféré plus gros mensonge.

— Je me doutais de l’identité du coupable — comme tu t’en doutes aussi, je présume —, mais j’en ai eu confirmation au Saloon de Gitty, ma première halte quand je suis arrivé à L’Arbre. Le tavernier du coin est presque toujours le meilleur contribuable — douze barrettes, voire davantage. Là, j’ai appris que Bern Kells avait bouclé la corde avec la veuve de son défunt associé.

— C’est à cause de vous, dit Tim d’une voix monocorde qui lui était peu coutumière. De vous et de vos saletés de taxes. Le Collecteur porta la main à son cœur et répondit d’un air froissé :

— C’est un grand tort que tu me fais là ! Ce n’est pas à cause des taxes que le Grand Kells bouillait dans son lit toutes ces années, oui-là, même quand il avait une autre femme à ses côtés.

Il poursuivit sa diatribe, mais la potion qu’il appelait nen cessait peu à peu d’agir et Tim avait du mal à le suivre. Soudain, de glacé il se sentit devenir brûlant et son estomac se retourna dans tous les sens. Il se dirigea en titubant vers ce qui restait du feu de camp, tomba à genoux et vomit dans le trou que le Collecteur avait creusé avec son talon.

— Ah ! fit l’homme à la cape noire d’une voix pleine de satisfaction. Je savais bien que ça servirait à quelque chose.

— Maintenant, va retrouver ta mère, dit le Collecteur tandis que Tim, la tête basse, purgé de sa bile, fixait le feu de camp derrière le voile de ses cheveux. Tu es un bon fils, je le sais. Mais j’ai quelque chose pour toi. Patiente encore un peu. Ça ne fera aucune différence pour Nell Kells ; elle est comme elle est.

— Ne l’appelez pas comme ça ! cracha Tim.

— Comment veux-tu que je l’appelle ? N’est-elle pas mariée ? À mariage hâtif, repentir actif, comme disent les anciens.

Le Collecteur s’accroupit devant sa gunna, et sa cape s’enfla pour se déployer comme les ailes d’un oiseau de mauvais augure.

— Ce qui est bouclé ne peut être débouclé, ajouta-t-il. Sur certains niveaux de la Tour prévaut un concept amusant baptisé divorce, mais il est inconnu dans notre charmant petit coin de l’Entre-Deux-Mondes. Bon, voyons… je suis sûr que c’est quelque part par là…

— Je ne comprends pas pourquoi Peter le Costaud et Ernie le Lambin ne l’ont pas repéré.

Tim se sentait vidé de toute énergie. Un vif sentiment animait son cœur, mais il ne parvenait pas à l’identifier.

— Cette concession est la leur… et ils ont repris le travail dès que Cosington a été remis sur pied, conclut-il.

— Si fait, ils ont abattu des arbres de fer, mais pas dans ce coin. Ils ont quantité d’autres chicots. Celui-ci, ils l’ont laissé en jachère. Peux-tu deviner pour quelle raison ?

Tim y parvint sans peine. Peter le Costaud et Ernie le Lambin étaient de braves gars, mais ce n’étaient pas des foudres de guerre, raison pour laquelle ils hésitaient à s’enfoncer dans la forêt.

— Ils attendaient que le pooky s’en aille, je suppose.

— C’est un enfant plein de sagesse, opina le Collecteur. Il intuite bien. Et, à ton avis, quels étaient les sentiments de ton beaupa, qui savait que ce ver d’arbre risquait de frapper d’un instant à l’autre et ces deux bûcherons de se pointer pareillement ? Ils n’auraient pas manqué de constater son forfait, à moins qu’il n’ait eu le courage de déplacer le cadavre.

Le cœur de Tim battait plus fort que jamais. Il s’en félicita. La rage était préférable à la terreur que lui inspirait le sort de sa mère.

— J’espère qu’il a des remords. J’espère qu’il n’en dort plus. (Puis, sous le coup d’une illumination :) C’est pour ça qu’il s’est remis à boire.

— Un enfant plein de sagesse, en dépit de son jeune… ah ! nous y voilà !

Le Collecteur se tourna vers Tim, qui s’affairait à présent à détacher Bitsy en attendant de l’enfourcher. Il s’approcha du garçon, tenant un objet dissimulé sous sa cape.

— Il a agi sur une impulsion, c’est entendu, et ensuite il a dû être pris de panique. Sinon, pourquoi aurait-il concocté une telle fable ? Les autres bûcherons sont dubitatifs, tu peux en être sûr. Il a fait un feu de camp et s’est exposé à lui le temps qu’il fallait, pour brûler ses vêtements et se roussir le cuir. Je le sais, car c’est sur les ruines de son feu que j’ai bâti le mien. Mais tout d’abord, il a jeté la gunna de son défunt associé par-delà le ruisseau, aussi loin que le lui permettait la force de ses bras. Oui-là, il a fait ça, alors que le sang de ton père n’avait pas fini de sécher sur ses mains. Il n’y avait pas grand-chose à glaner là-dedans, mais j’y ai déniché quelque chose pour toi. La rouille l’avait attaquée, mais grâce à ma pierre ponce et à mon affûtoir, j’ai pu la remettre à neuf avant de te la rendre.

De sous sa cape, il sortit la hache du Grand Ross. Son fil nouvellement affûté était luisant. Tim, à présent juché sur Bitsy, l’accepta, la porta à ses lèvres et en embrassa l’acier glacial. Puis il glissa le manche dans sa ceinture, veillant à écarter la lame de sa chair ainsi que le Grand Ross le lui avait appris, il était une fois.

— Je vois que tu portes un doublon de rhodite autour du cou. Il appartenait à ton pa ?

Une fois sur sa mule, Tim pouvait regarder le Collecteur en face.

— Je l’ai trouvé dans la malle de son assassin.

— Tu possèdes sa pièce ; maintenant, tu possèdes aussi sa hache. Où vas-tu la planter, si le ka t’en offre la possibilité ?

— Dans sa tête. (La rage — une rage pure — jaillissait de son cœur, comme le pus d’une plaie infectée.) En plein front ou dans la nuque, cela m’est égal.

— Admirable ! Un grand garçon plein de projets, j’aime ça ! Que les dieux soient avec toi, et aussi l’Homme Jésus, pour faire bonne mesure. (Puis, ayant ainsi attisé la colère de Tim, il entreprit d’en faire autant pour son feu.) Peut-être que je vais m’attarder un jour ou deux dans les parages. L’Arbre me paraît fort intéressant en cette Pleine Terre. Prends garde à la sighe verte, mon garçon ! Elle luit fort, ça oui !