Tim serra les poings et sentit ses ongles se planter dans sa peau.
— C’est comme ça que cette brute a tué mon pa, et elle ne mérite pas mieux.
Elle prit sa main dans la sienne et l’ouvrit doucement.
— Peut-être qu’il n’osera pas revenir, de toute façon. D’autant qu’il croit sans doute avoir tué ta mama. Il y avait tellement de sang.
— C’est une brute, dit Tim d’une voix éraillée.
— Si fait. Je te parie qu’il cuve dans un coin. Demain, tu iras voir Peter Cosington le Costaud et Ernie Marchly le Lambin, car c’est dans leur concession que repose ton pa. Montre-leur cette pièce et dis-leur que tu l’as trouvée dans la malle de Kells. Ils rassembleront une posse et le traqueront jusqu’à ce qu’il soit jeté en prison. Ça ne leur demandera pas beaucoup de temps, je présume, et ensuite il pourra proclamer qu’il ne sait pas ce qu’il a fait. Peut-être même qu’il dira vrai, car certains ivrognes oublient leurs méfaits une fois dégrisés.
— J’irai avec eux.
— Non, ce n’est pas la place d’un enfant. Déjà que tu dois monter la garde cette nuit avec la hache de ton pa. Oui, cette nuit, tu dois être un homme. Demain, tu pourras redevenir un petit garçon, et la place d’un petit garçon est aux côtés de sa mère lorsqu’elle souffre.
— Le Collecteur a dit qu’il resterait peut-être encore un jour ou deux sur la Piste du Bois de Fer. Peut-être que je devrais…
La main de la Veuve, naguère si apaisante, se referma sur le poignet de Tim et le serra à lui faire mal.
— Surtout pas ! N’a-t-il pas commis assez de dégâts ?
— Que voulez-vous dire ? Que c’est à cause de lui que tout ça est arrivé ? C’est Kells qui a tué mon pa, et c’est Kells qui a battu ma mama !
— Mais c’est le Collecteur qui t’a donné la clé, et nul ne sait ce qu’il a pu faire d’autre. Ni ce qu’il peut encore faire s’il en a la chance, car il laisse dans son sillage des ruines et des pleurs, et cela du plus loin que l’on s’en souvienne. Si les gens le craignent tant, est-ce à ton avis uniquement parce qu’il a le pouvoir de les chasser de chez eux s’ils ne paient pas la taxe de la Baronnie ? Non, Tim, non.
— Connaissez-vous son nom ?
— Non, et je n’en ai nul besoin, car je sais ce qu’il est : une pestilence. Jadis, après qu’il eut commis un méfait que je me garderais de raconter à un enfant, j’ai décidé d’en apprendre davantage sur lui. J’ai écrit à une dame que j’avais jadis connue à Gilead — une dame aussi belle que discrète, mélange rare s’il en fut — et j’ai grassement payé le messager pour qu’il me rapporte sa réponse… qu’elle m’a supplié de brûler aussitôt lue, d’ailleurs. À l’en croire, quand il ne passe pas son temps à collecter l’impôt — c’est-à-dire à lécher les larmes que versent les pauvres gens —, il murmure son fiel à l’oreille des seigneurs qui forment le Conseil d’Eld. Quoiqu’il n’y ait qu’eux pour se reconnaître des liens de sang avec l’Eld. On dit que c’est un mage puissant et peut-être y a-t-il du vrai là-dedans, car tu as vu sa magie à l’œuvre.
— Ça oui, dit Tim.
Il repensa à la bassine. Et à la façon dont la colère semblait grandir le Collecteur.
— Certains, ajoutait ma correspondante, vont jusqu’à prétendre qu’il n’est autre que Maerlyn, le mage et conseiller d’Arthur Eld en personne, car on dit que Maerlyn est éternel et vit à rebours dans le temps. (Elle ricana derrière son voile.) Ce qui n’a aucun sens et me donne mal à la tête rien que d’y penser.
— Mais Maerlyn pratiquait la magie blanche, à en croire les contes.
— Ceux qui identifient le Collecteur à Maerlyn affirment que le glam de l’Arc-en-Ciel du Magicien l’a rendu fou, car on le lui avait confié avant la chute du Royaume d’Eld. D’autres racontent que, lors de son errance à l’issue de ladite chute, il a découvert des artefacts des Anciens, qu’il a succombé à leur fascination et a vu son âme noircie pour sa peine. Cela se serait produit dans la Forêt sans Fin, où il possède une maison magique entre les murs de laquelle le temps s’est figé.
— Ça m’a l’air bien improbable, dit Tim.
Mais l’idée d’une maison magique où les horloges ne tictaquent pas, où le sable ne coule pas dans les sabliers, lui semblait fascinante.
— C’est de la connerie, oui ! (Voyant son regard choqué, elle s’empressa d’ajouter :) J’implore ton pardon, mais, parfois, la grossièreté, ça a du bon. Maerlyn lui-même ne peut pas être à deux endroits à la fois, glandant dans la Forêt sans Fin, à un bout de la Baronnie du Nord, et servant à l’autre bout les seigneurs et les pistoleros de Gilead. Non, le Collecteur n’est pas Maerlyn, mais un adepte de la magie noire. C’est ce que croit mon ancienne élève et je le crois également. Et c’est pourquoi tu ne dois plus t’approcher de lui. Tout ce qu’il pourra t’offrir ne sera qu’un mensonge.
Tim médita là-dessus puis demanda :
— Sai, vous savez ce que c’est, une sighe ?
— Bien sûr. C’est une fée qui vit dans les profondeurs de la forêt. C’est le Collecteur qui t’en a parlé ?
— Non, c’est Willem-les-Blés, quand il m’a récité un vieux conte à la scierie.
Pourquoi ai-je menti ?
Mais il le savait, au fond de son cœur.
Bern Kells ne revint pas cette nuit-là, ce qui était une bonne chose. Quoique résolu à monter la garde, Tim n’était qu’un petit garçon, très fatigué de surcroît. Je vais fermer les yeux quelques secondes pour me reposer un peu, se dit-il en s’allongeant sur la paillasse qu’il s’était aménagée derrière la porte, et il lui sembla bien que quelques secondes à peine s’étaient écoulées, mais lorsqu’il les rouvrit, le cottage était inondé de lumière matinale. La hache de son père gisait près de lui, là où sa main l’avait lâchée. Il la ramassa, la passa à sa ceinture et se précipita dans la chambre de sa mère.
La Veuve Smack dormait dans le fauteuil à bascule de Tavares, qu’elle avait rapproché du lit de Nell, et son voile frémissait sous ses ronflements. Nell avait les yeux grands ouverts et elle les tourna vers Tim en entendant ses pas.
— Qui est là ?
— C’est moi, mama. (Il s’assit tout près d’elle.) Est-ce que tu vois quelque chose ? Même un peu ?
Elle tenta de sourire, mais ses lèvres tuméfiées pouvaient à peine bouger.
— Tout est noir, j’en ai peur.
— Ce n’est rien. (Il prit sa main valide et l’embrassa.) Il est sans doute trop tôt.
Leurs voix avaient réveillé la Veuve.
— Il dit vrai, Nell.
— Aveugle ou pas, nous serons chassés de chez nous l’année prochaine, et que nous arrivera-t-il alors ?
Elle se tourna vers le mur et se mit à pleurer. Tim jeta un coup d’œil à la Veuve, ne sachant comment réagir. Elle lui fit signe de sortir.
— Je vais lui donner quelque chose pour la calmer — j’ai ça dans mon sac. Toi, tu dois aller voir certains bûcherons. Dépêche-toi avant qu’ils aient gagné la forêt.
Peut-être aurait-il raté Peter Cosington et Ernie Marchly si Gâche Anderson, le fermier le plus prospère de L’Arbre, ne s’était pas arrêté devant la remise des deux hommes tandis qu’ils attelaient leurs mules avant de partir. Tous trois l’écoutèrent dans un silence pesant et, lorsqu’il acheva son récit d’une voix tremblante, en précisant que sa mère était toujours aveugle ce matin, Peter le Costaud l’agrippa par les bras et lui dit :