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— Tu peux compter sur nous, mon gars. Personne n’ira couper d’arbres aujourd’hui. On va rassembler tous les bûcherons du village, ceux qui travaillent les florus comme ceux qui travaillent les arbres de fer.

— Et je vais envoyer mes gars prévenir les autres fermiers, ajouta Anderson. Ainsi que Rupert Venn à la scierie.

— Et le gendarme ? demanda Ernie le Lambin d’un air inquiet. Gâche Anderson baissa la tête, cracha par terre et s’essuya le menton du revers de la main.

— Il est parti à Tavares, à ce qu’on m’a dit, soit pour traquer les braconniers, soit pour aller lutiner sa bonne femme. Aucune importance. Howard Tasley ne vaut même pas un pet dans un coup de vent. On va s’occuper nous-mêmes de Kells, et on l’aura jugé avant le retour de ce bon à rien.

— Et s’il veut faire le malin, on lui cassera les bras, renchérit Cosington. Ce type est incapable de tenir l’alcool comme de garder son calme. C’était encore supportable quand Jack Ross était là pour le surveiller, mais regardez ce que ça a donné ! Il a tellement sonné cette pauvre Nell qu’elle en a perdu la vue ! Le Grand Kells n’a jamais cessé de la convoiter, et le seul qui ne s’en rendait pas compte, c’était…

Anderson le fit taire d’un coup de coude puis se tourna vers Tim, se penchant vers lui en se calant les mains sur les genoux.

— C’est le Collecteur qui l’a trouvé ?

— Si fait.

— Et tu as vu le corps de tes propres yeux ?

Tim sentit monter les larmes, mais sa voix ne tremblait pas.

— Si fait, je l’ai vu.

— Dans notre concession, dit Ernie le Lambin. Au bout d’un de nos chicots. Celui où le pooky a fait son nid.

— Si fait.

— Rien que pour ça, je suis prêt à le tuer, dit Cosington, mais nous le ramènerons vivant si c’est possible. Ernie, avant de se mettre à la recherche de ce salopard, toi et moi, on ferait mieux d’aller là-bas pour rapporter le… la dépouille. Gâche, tu peux passer le mot alentour ?

— Oui. On va se rassembler à l’épicerie. Faites attention au cas où il rôderait dans la forêt, mais je suis sûr qu’on le trouvera au village, complètement cuit. (Il ajouta, comme s’il s’adressait à lui-même :) Je n’ai jamais avalé cette histoire de dragon.

— Commencez par regarder derrière le saloon, dit Ernie le Lambin. Plus d’une fois il s’est retrouvé à cuver là.

— C’est ce qu’on va faire, dit Anderson en levant les yeux vers le ciel. Il fait un drôle de temps, je trouve. Bien trop chaud pour la Terre Vide. J’espère qu’on n’aura pas de tempête, ou pire, de coup de givre. Ce serait le bouquet. Personne ne pourrait payer le Collecteur l’année prochaine. Quoique, si le garçon dit vrai, il nous aura permis d’éliminer une brebis galeuse, et c’est là un signalé service.

Sauf qu’il n’a pas rendu service à ma mama, se dit Tim. S’il ne m’avait pas donné cette clé, et si je ne m’en étais pas servi, elle ne serait pas aveugle.

— Rentre à la maison maintenant, lui dit Marchly, gentiment, mais sur un ton qui n’admettait aucune discussion. Arrête-toi chez moi en chemin, veux-tu, et dis à ma femme qu’on a besoin d’elle et de ses amies chez toi. La Veuve Smack mérite un peu de repos, car elle n’est ni jeune ni en bonne santé. Et puis… (Soupir.) Dis-lui aussi qu’on aura besoin d’elles à la chapelle de Stokes plus tard dans la journée.

Tim montait Misty, qui avait tendance à vouloir goûter à chaque arbuste. Lorsqu’il rentra enfin chez lui, deux chariots et une calèche l’y avaient précédé, chacun transportant deux femmes impatientes d’aider sa mère dans son épreuve.

À peine avait-il attaché Misty près de Bitsy qu’Ada Cosington sortit sur le perron pour lui demander de reconduire la Veuve Smack chez elle.

— Tu peux prendre ma calèche. Fais attention aux nids-de-poule, car elle ne tient plus debout.

— Elle fait une crise de tremblote, sai ?

— Non, la malheureuse est trop épuisée pour trembler, je crois bien. Elle était là quand on avait besoin d’elle et peut-être a-t-elle sauvé la vie de ta mama. Ne l’oublie jamais.

— Est-ce que ma mère a retrouvé la vue ? Même un tout petit peu ? Tim devina la réponse à la tête que faisait sai Cosington.

— Pas encore, mon garçon. Tu ferais mieux de prier.

Tim eut envie de lui citer un des dictons préférés de son père : Prie pour avoir de la pluie, mais creuse pour avoir un puits. Il préféra n’en rien faire.

Il mit du temps à ramener la Veuve chez elle, retardé par son petit âne qu’il avait attaché à l’arrière de la calèche d’Ada Cosington. Il régnait toujours une chaleur hors saison et plus un souffle de vent ne venait de la Forêt sans Fin. La Veuve tenta de lui remonter le moral, mais elle retomba bien vite dans le silence ; Tim la soupçonnait de n’être pas dupe de son propre optimisme. Arrivé à mi-parcours, il entendit un gargouillis sur sa droite. Il sursauta puis se détendit. La Veuve s’était assoupie, le menton sur son torse menu. L’ourlet de son voile reposait sur son giron.

Lorsqu’ils firent halte devant sa maison, sise à l’extérieur du village, il lui proposa de l’y accompagner.

— Non, aide-moi à monter les marches et ça ira. Un bon bol de thé au miel, et ensuite au lit, je suis épuisée. Retourne auprès de ta mère, Tim. Je sais que la moitié des commères du village seront à son chevet, mais c’est de toi qu’elle a besoin.

Pour la première fois en cinq ans depuis qu’il suivait ses cours, elle le serra dans ses bras. Une étreinte brève et vigoureuse. Il sentit son corps vibrer sous la robe. Elle avait encore la force de trembler, après tout. Et elle n’était pas épuisée au point de refuser de réconforter un petit garçon — fatigué, furieux et profondément désemparé — qui en avait bien besoin.

— Va la voir. Et ne t’approche pas de cet homme noir, si jamais tu le revois. Du chapeau aux bottes, il est tissé de mensonges, et sa bonne parole n’apporte que des larmes.

Sur le chemin du retour, dans la grand-rue, il croisa Willem-les-Blés et son frère Hunter, dit la Tache (à cause de ses taches de rousseur), qui rejoignaient la posse sur la Route de L’Arbre.

— Ils vont fouiller toutes les concessions et tous les chicots de la forêt, dit Hunter-la-Tache, tout excité. On le retrouvera.

Ainsi, Kells avait disparu du village, semblait-il. Tim sentait qu’on ne le retrouverait pas dans la forêt. Cette impression n’était en rien fondée, mais il n’en démordait pas. En outre, il en était persuadé, le Collecteur n’en avait pas fini avec lui. L’homme à la cape noire s’était déjà bien amusé… mais il avait d’autres tours dans son sac.

Sa mère dormait, mais elle se réveilla lorsque Ada Cosington le fit entrer. Les autres visiteuses avaient pris place au salon, mais elles n’étaient pas restées oisives durant son absence. Le garde-manger s’était rempli comme par miracle — toutes les étagères ployaient sous les sacs et les bocaux — et, bien que Nell n’ait rien d’une mauvaise ménagère, jamais Tim n’avait vu sa maison aussi propre. Jusqu’aux poutres qu’on avait nettoyées de leur suie.

Toutes les traces de Bern Kells étaient oblitérées. On avait remisé l’horrible malle sous le perron de l’arrière-cour, où elle tenait compagnie aux araignées, aux mulots et aux crapauds.

— Tim ? (Elle poussa un soupir de soulagement lorsqu’il nicha ses mains dans les siennes.) Ça va ?