Elle survola la barre transversale et, grâce à son éclat, il distingua une piste mal débroussaillée qui s’enfonçait dans la Forêt sans Fin. Elle leva le bras, lui faisant signe de le suivre de sa main rayonnante d’un feu vert. Fasciné par sa beauté d’outre-monde et la douceur de son sourire, il n’hésita pas un instant et passa sous la barre sans accorder un seul regard à l’avertissement rédigé par son défunt père : VOYAGEUR, PRENDS GARDE !
La sighe voleta jusqu’à ce qu’il s’approche d’elle à la toucher. Puis elle fila au-dessus du sentier. Elle s’immobilisa une nouvelle fois pour lui lancer un sourire. Ses cheveux cascadaient sur ses épaules, tantôt voilant ses petits seins parfaits, tantôt les dévoilant sous l’effet de la brise née de ses ailes battantes.
Lorsqu’il la rejoignit, Tim s’enhardit à lui poser une question… mais à voix basse, de crainte de crever ses tympans miniatures en parlant trop fort.
— Où est le Collecteur ?
En guise de réponse, il eut droit à un rire tintinnabulant. Ramenant les genoux contre le torse, elle effectua deux roulades dans les airs puis s’en fut, non sans s’être assurée qu’il continuait de la suivre. Et c’est ainsi qu’elle mena le garçon captivé dans les profondeurs de la Forêt sans Fin. Tim ne vit même pas que le sentier s’effaçait sous ses pieds et qu’il s’avançait entre de gigantesques arbres de fer que nul homme n’avait vus depuis des lustres et des lustres. Pas plus qu’il ne remarqua que leur senteur douce-amère s’effaçait peu à peu devant la puanteur de la végétation pourrie et des eaux stagnantes. Les arbres de fer se firent plus rares. Il y en avait certes devant lui, sur des lieues et des lieues à la ronde, mais Tim entrait à présent dans le vaste marécage qu’on appelait le Fagonard.
La sighe le gratifia d’un nouveau sourire puis s’envola. Son éclat se reflétait à présent sur des eaux boueuses. Une créature — ce n’était pas un poisson — en fendit la surface, la fixa d’un œil globuleux puis s’immergea à nouveau.
Tim ne remarqua rien. Il ne voyait que l’îlot flottant qu’elle survolait à présent. Il allait devoir faire le grand saut, mais il n’était pas question d’abandonner sa quête. Elle l’attendait. Il prit son élan et franchit l’obstacle de justesse ; cette lueur verte faisait paraître les choses plus proches qu’elles ne l’étaient en réalité. Il moulina des bras pour ne pas tomber. La sighe faillit le déséquilibrer (sans le faire exprès, il en était sûr ; elle voulait jouer, voilà tout) en décrivant des cercles autour de sa tête, l’aveuglant de son aura et l’assourdissant de son rire cristallin.
Il faillit bien périr (il ne vit pas la tête triangulaire qui émergeait des eaux boueuses, les yeux globuleux qui le dévisageaient, la gueule criblée de crocs qui s’ouvrait déjà pour l’engloutir), mais il était jeune et agile. Il recouvra son équilibre et se planta solidement sur le sol herbeux.
— Comment tu t’appelles ? demanda-t-il à la fée étincelante qui s’était éloignée de quelques pas.
Bien qu’elle soit capable de rire, il ne savait pas si elle était douée de la parole et, le cas échéant, si elle s’exprimait dans le Haut Parler ou dans le Bas Langage. Mais elle lui répondit et il songea que son nom était le plus beau qu’il ait jamais entendu, parfaitement assorti à sa beauté éthérée.
— Armaneeta ! s’écria-t-elle, et elle reprit son envol, partant d’un nouveau rire et l’aguichant d’une nouvelle œillade.
Il la suivit dans les profondeurs du Fagonard. Parfois, les îlots flottants étaient suffisamment proches pour qu’il passe de l’un à l’autre sans problème, mais, à mesure qu’il avançait, il constata qu’il devait sauter de plus en plus souvent et de plus en plus loin. Toutefois, Tim ne s’en effrayait pas. Au contraire, il était pris d’un vertige euphorique qui le faisait rire chaque fois qu’il trébuchait. Il ne vit pas les formes sinueuses qui le suivaient, fendant les eaux noires en silence telles des aiguilles à coudre dans la soie ; il y en eut d’abord une, puis trois, puis une demi-douzaine. Quand des insectes le piquaient, il les chassait sans vraiment sentir leur dard, maculant de sang son visage et ses bras. Il ne remarqua pas les silhouettes trapues, mais bipèdes qui le suivaient sur son flanc, le fixant de leurs yeux luisants.
Plusieurs fois il tenta d’attraper Armaneeta, lui criant :
— Viens ! je ne te ferai pas de mal !
Mais elle lui échappait toujours, lui filant entre les doigts pour, l’instant d’après, lui effleurer les joues de ses ailes.
Elle tournoya au-dessus d’un îlot plus large que les autres. Comme rien ne poussait dessus, Tim conclut qu’il devait s’agir d’un rocher — le premier qu’il ait vu dans cette partie du monde, où les choses semblaient liquides plutôt que solides.
— C’est trop loin ! lança-t-il à Armaneeta.
Il chercha du regard une pierre émergeant de l’eau, mais n’en vit aucune. S’il voulait parvenir à l’étape suivante, il devait le faire d’un seul bond. Et la sighe l’y encourageait du regard.
Je dois pouvoir y arriver, se dit-il. En tout cas, elle a l’air de le penser ; sinon, pourquoi me ferait-elle signe de sauter ?
Comme l’îlot sur lequel il se trouvait était trop petit pour qu’il prenne son élan, il fit une flexion et se détendit d’un coup, d’un seul, pour bondir de toutes ses forces. Il s’envola au-dessus de l’eau, vit qu’il allait rater sa cible — pas de beaucoup — et tendit les bras. Il atterrit sur le torse et son menton heurta le sol avec une telle violence que des étoiles envahirent son champ visuel déjà saturé de lumière féerique. Il disposa d’un instant pour se rendre compte que ce n’était pas de la roche qu’il agrippait des deux mains — à moins que la roche n’ait le pouvoir de respirer — puis un sourd grondement monta au-dessous de lui. Suivi d’une série d’éclaboussures qui achevèrent de l’arroser d’une eau tiède et grouillante d’animalcules.
Il grimpa à toute allure sur le rocher qui n’en était pas un, conscient d’avoir perdu la lampe de la Veuve, mais pas son sac. S’il n’en avait pas noué le bout à son poignet, il aurait pu lui dire adieu. Le coton était mouillé, mais pas vraiment trempé. Du moins pas encore.
Puis alors qu’il sentait quelque chose s’approcher dans l’eau, le rocher » se souleva sous ses pieds. Il se tenait sur le crâne d’une créature qu’il avait surprise en train de prendre un bain de boue. Du coup, elle s’était réveillée de méchante humeur. Elle poussa un rugissement et une flamme vert et orange surgit de sa gueule pour embraser les roseaux émergeant du marécage.
Il n’est pas gros comme une maison, non, probablement pas, mais c’est bel et bien un dragon, et — ô dieux ! — je suis perché sur sa tête !
Le souffle du dragon éclaira les environs. Tim vit les roseaux ployer sous le passage des créatures qui l’avaient suivi et qui s’empressaient de fuir. Il vit aussi un autre îlot. Il était un peu plus large que ceux qu’il avait déjà foulés avant de gagner sa présente — et fort périlleuse — position.
Tim ne prit pas le temps de s’inquiéter d’un éventuel poisson cannibale qui l’aurait guetté, ni de penser qu’il risquait de se noyer ou d’être grillé par le souffle du dragon s’il parvenait à son but. Poussant un cri inarticulé, il bondit. Jamais jusque-là il n’avait sauté aussi loin — en fait, il faillit sauter trop loin. Il dut s’agripper à des touffes d’herbe pour ne pas basculer dans l’eau de l’autre côté de l’îlot. C’était une herbe coupante qui lui entailla les doigts. Elle était par endroits encore fumante, car le souffle du dragon irrité ne l’avait pas épargnée, mais Tim tint bon. Il refusait de penser au sort qui l’attendait si jamais il se retrouvait dans le marigot.