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Non que l’îlot ait constitué un refuge sûr. Il se redressa sur ses genoux et se tourna vers l’endroit d’où il venait. Le dragon — c’était une femelle, car son crâne était orné d’une petite crête rose — avait entièrement émergé et se dressait sur ses pattes postérieures. S’il n’était pas gros comme une maison, il l’était bien plus que Blackie, l’étalon du Collecteur. Il battit des ailes à deux reprises, projetant des gouttes d’eau dans toutes les directions et suscitant une brise qui décolla les cheveux de Tim de son front. Le bruit lui évoqua des draps suspendus à une corde à linge et claquant au vent.

Le dragon femelle braquait sur Tim des yeux injectés de sang. Des filets de bave bouillante gouttaient de ses mâchoires pour tomber dans l’eau en grésillant. Tim aperçut des ouïes entre les plaques de son torse, par lesquelles l’air venait alimenter la fournaise nichée dans ses entrailles. Il eut le temps de se dire que le bobard raconté par son beaupa allait devenir vérité, ce qui était bien étrange — voire carrément drôle. Sauf que c’était lui qui allait périr incinéré.

Les dieux doivent bien rire, songea-t-il. Et dans le cas contraire, alors c’était le Contrôleur qui se marrait.

Sans réfléchir à ce qu’il faisait, Tim tomba à genoux et tendit les mains vers le dragon, le sac de coton toujours pendu à son poignet droit.

— Je vous en prie, ma dame ! s’écria-t-il. Ne me brûlez pas, s’il vous plaît, car on m’a égaré et j’implore votre pardon !

Le dragon continua de le fixer durant plusieurs instants et ses ouïes ne cessèrent de palpiter ; sa bave surchauffée grésillait toujours en tombant dans l’eau. Puis, lentement — pouce par pouce, il l’aurait juré —, le dragon s’immergea de nouveau. Finalement, seul le sommet de son crâne resta visible… ainsi que ses horribles yeux fixes. En les voyant, Tim se dit qu’il se montrerait moins indulgent si on interrompait son repos une nouvelle fois. Puis ils disparurent et Tim n’eut plus devant lui qu’une masse ayant toutes les apparences d’un rocher.

— Armaneeta ?

Il chercha un peu partout son éclat vert sans vraiment espérer le repérer. Elle l’avait abandonné dans les profondeurs du Fagonard, sur le tout dernier îlot flottant, qu’il ne pouvait quitter qu’en sautant à nouveau sur le dragon. Son œuvre était accomplie.

— Que des mensonges, murmura Tim.

La Veuve Smack ne s’était pas trompée.

Il s’assit sur son îlot flottant, pensant qu’il allait se mettre à pleurer, mais aucune larme ne vint. Cela ne le troubla pas. À quoi bon pleurnicher ? On s’était joué de lui, un point c’est tout. Il se promit d’être plus malin la prochaine fois… s’il y en avait une. Assis tout seul dans la pénombre, éclairé par la lueur cendrée de la lune invisible qui se déversait sur les buissons, il se dit que son sort était scellé. Les créatures que le dragon avait effarouchées convergeaient à nouveau sur lui. Si elles prenaient soin d’éviter sa masse immergée, elles n’en avaient pas moins accès au précaire refuge de Tim et il ne faisait nul doute que celui-ci était la cible qu’elles visaient. Seul espoir à ses yeux : qu’il s’agisse de poissons, incapables de sortir de l’eau sans suffoquer. Mais il savait que des créatures aussi volumineuses que le semblaient celles-ci, et nageant dans des hauts-fonds qui plus est, étaient sûrement capables d’évoluer à l’air libre.

Il les regarda décrire des cercles autour de lui et se dit : Elles rassemblent leur courage avant de m’attaquer.

La mort était proche et il le savait, mais il n’avait que onze ans et il était affamé. Il attrapa sa miche de pain, vit qu’elle n’était pas totalement mouillée et en mangea quelques bouchées. Puis il la posa de côté pour examiner le pistolet à quatre canons, dans la mesure où le lui permettaient le faible éclat de la lune et son reflet sur l’eau. Apparemment, son arme était sèche. Ainsi d’ailleurs que ses munitions, et il eut une idée pour les protéger de l’humidité. Il ouvrit un trou dans la miche de pain et y glissa ses balles de rechange, puis le reboucha et posa la miche près du sac. Il espérait que celui-ci sécherait, mais rien n’était moins sûr. L’air était fort humide et…

Et voilà que deux des créatures fonçaient droit sur son îlot. Tim se leva d’un bond et hurla la première chose qui lui passa par la tête :

— Vous n’avez pas intérêt ! Vous n’avez pas intérêt, goujats ! Il y a un pistolero ici, un authentique fils de Gilead et de l’Eld, alors vous n’avez pas intérêt !

Ces bestioles, dont la cervelle devait être aussi grosse qu’un petit pois, ne comprenaient sûrement pas ce qu’il disait — et s’en fichaient dans le cas contraire —, mais le simple son de sa voix les effraya et elles s’égaillèrent.

Ne réveille pas le dragon qui dort, se dit-il. Il pourrait te rôtir pour avoir un peu de calme.

Mais avait-il vraiment le choix ?

Lorsque les créatures firent une nouvelle tentative, le petit garçon ajouta à ses cris des claquements de mains. S’il y avait eu un arbre creux à proximité, il aurait tapé dessus de toutes ses forces, et que Na’ar emporte le dragon. Dans le pire des cas, il préférait périr brûlé par son souffle que broyé par les mâchoires de ces horreurs aquatiques. Ça irait plus vite.

Il se demanda si le Collecteur se trouvait dans les parages pour assister au spectacle. Pas tout à fait, décida-t-il. Certes, il ne devait pas en perdre une miette, mais jamais il n’aurait crotté ses bottes dans ce marécage puant. Sans doute était-il installé bien au sec, les yeux rivés à sa bassine d’argent, Armaneeta tournant autour de sa tête. Voire assise sur son épaule, son petit menton posé dans sa jolie menotte.

Lorsqu’une aube grisâtre commença à poindre au-dessus des arbres (des monstruosités aux branches noueuses et festonnées de mousse comme Tim n’en avait jamais vu), son îlot était cerné par deux douzaines de formes immergées. La plus petite mesurait dix pieds de long et nombre d’entre elles étaient bien plus grandes. Il avait beau taper des mains, ça ne servait plus à rien. Elles ne tarderaient pas à attaquer.

Par-dessus le marché, la lumière du jour, si faible soit-elle, lui permettait de voir que sa mort et sa dévoration se feraient en public. Il ne parvenait pas encore à distinguer les visages des spectateurs, ce dont il se félicitait. Leurs silhouettes contrefaites étaient déjà assez horribles. Ils avaient pris place sur l’îlot le plus proche, à quelque soixante-dix yards de là. Il en comptait une demi-douzaine, mais ils devaient être plus nombreux. C’était difficile à dire dans la pénombre. Ils avaient les épaules voûtées, la tête tendue vers lui. Les guenilles vêtant leur corps indistinct pouvaient tout aussi bien être des paquets de mousse comme ceux qui ornaient les arbres alentour. On aurait dit des hommes de boue surgis de la glèbe du marais pour assister à sa mise à mort.

Quelle importance ? Qu’ils me regardent ou non, je suis perdu de toute façon.

L’une des créatures qui tournaient autour de l’îlot fonça soudain vers celui-ci, propulsée par sa queue puissante, et sa tête de monstre préhistorique émergea des eaux, fendue par une gueule carnassière qui semblait ne vouloir faire de lui qu’une bouchée. L’îlot frémit sous le choc lorsqu’elle frappa sa berge. Quelques-uns des hommes de boue poussèrent des petits cris. Tim pensa aux villageois réunis un sixième jour pour assister à une partie de Points.