Выбрать главу

Comme il avalait sa dernière bouchée de pain, un battement sourd résonna dans le marécage envahi par la brume matinale, semant la panique parmi les oiseaux. Certains de ceux qui prenaient leur envol alentour étaient d’une belle taille, pourvus d’un plumage rose vif et de longues pattes grêles sur lesquelles ils couraient pour prendre leur élan. Leurs ululements suraigus évoquaient des rires d’enfants frappés de démence.

Quelqu’un tape sur un tronc d’arbre creux, comme je voulais le faire il y a peu. Cette idée le fit sourire.

Le bruit se prolongea pendant cinq minutes puis cessa abruptement. Les goujats sur leur île se tournèrent dans la direction dont Tim était venu — un Tim bien plus jeune, un Tim rieur qui suivait sans souci une méchante fée du nom d’Armaneeta. Les hommes de boue se mirent une main en visière pour se protéger du soleil qui montait au-dessus des frondaisons et dissipait la brume à toute vitesse. La journée s’annonçait anormalement chaude.

Tim entendit un clapotis et, peu après, vit un étrange bateau mal fichu émerger d’un banc de brume. Fait de bric et de broc à partir de bois flotté, il avait un faible tirant d’eau et traînait derrière lui des paquets d’algues et de mousse. Il possédait un mât, mais pas de voile ; en son sommet, en guise de vigie, on trouvait une tête de sanglier entourée d’un halo de mouches bourdonnantes. Quatre habitants du marais y maniaient des rames taillées dans du bois de couleur orange que Tim ne put identifier. Un cinquième se tenait à la proue, coiffé d’un haut-de-forme en soie noire décoré d’un ruban rouge qui lui descendait sur l’épaule. Il scrutait les eaux devant lui, faisant signe de virer tantôt à gauche, tantôt à droite. Les rameurs suivaient ses indications avec une efficacité dénotant une longue habitude, faisant sinuer leur embarcation entre les îlots flottants qui avaient conduit Tim à sa présente situation.

Lorsque le bateau approcha des eaux noires d’où avait émergé le dragon, le timonier se pencha pour ramasser, non sans effort, un objet assez lourd. Il s’agissait de la carcasse sanguinolente d’un sanglier, sans doute celui-là même dont la tête décorait à présent le mât. Sans prendre garde au sang qui lui maculait la peau et les vêtements, il la serra contre lui tout en scrutant l’eau alentour. Puis il poussa un petit cri aigu, que suivit une série de clics. L’équipage leva les rames. Le bateau continuait de glisser vers l’îlot de Tim, mais le timonier n’y prenait garde ; il gardait les yeux rivés aux eaux noires.

Dans un silence bien plus choquant qu’un bruit d’éclaboussures, une gigantesque serre sortit des eaux, ses griffes à demi refermées. Sai Timonier déposa la carcasse sanglante au creux de cette main tendue, aussi délicatement qu’une mère déposant son bébé endormi dans un berceau. Les griffes se refermèrent autour de la viande, la pressant pour en faire couler quelques gouttes de sang qui plurent sur l’eau. Puis, aussi silencieusement qu’elle était apparue, la serre disparut en emportant l’offrande.

Maintenant, tu sais comment on apaise un dragon, se dit Tim. Il songea qu’il amassait une prodigieuse quantité de récits qui ne manqueraient pas de fasciner non seulement Harry l’Écharde, mais aussi tout le village de L’Arbre. À condition qu’il reste vivant pour les raconter.

Le chaland mal fichu buta sur la berge. Les rameurs baissèrent la tête et portèrent le poing à leur front. Timonier les imita. Lorsqu’il fit signe à Tim de monter à bord, de longs filaments verts et bruns frémirent sur son bras grêle. D’autres étaient accrochés à ses joues et à son menton. Jusqu’à ses narines qui semblaient encombrées de matière végétale, l’obligeant à respirer par la bouche.

Ce ne sont pas des hommes de boue, se dit Tim en gagnant l’embarcation. Ce sont des hommes plantes. Des mutés qui feront un jour partie du marécage où ils demeurent.

— Je vous dis grand merci, déclara Tim à Timonier, et il porta à son tour le poing à son front.

— Aïle ! répondit Timonier.

Il lui adressa un large sourire. Les quelques dents qu’il possédait étaient vertes, mais son sourire n’en était pas moins charmant.

— Heureuse rencontre que la nôtre, reprit Tim.

— Aïle ! répéta Timonier, et tous reprirent ce salut, le faisant résonner dans le marais : Aïle ! Aïle ! Aïle !

Sur le rivage (si l’on pouvait ainsi qualifier un sol mouvant d’où l’eau suintait à chaque pas), la tribu se rassembla autour de Tim. Il en émanait une forte odeur de glèbe. Tim garda son pistolet à la main, non pour leur tirer dessus ou seulement les menacer, mais parce qu’ils étaient avides de le voir. Si l’un d’eux avait osé le toucher, il se serait empressé de le ranger dans le sac, mais aucun ne le fit. Ils ne cessaient de gesticuler, de grogner et de piailler, mais ils semblaient incapables de prononcer la moindre parole, à l’exception du mot aïle. Cependant, lorsque Tim s’adressait à eux, il avait l’impression d’être compris.

Il en compta au moins seize, rien que des hommes et rien que des mutés. Outre les végétaux, certains hébergeaient des fongus qui ressemblaient aux champignons de souche que Tim avait parfois remarqués sur le bois de florus à la scierie. Il vit aussi quantité de cloques et de furoncles suppurants. Une quasi-certitude l’envahit : peut-être y avait-il aussi des femmes dans le marais, mais jamais elles n’auraient d’enfants. Cette tribu se mourait. Bientôt, le Fagonard l’engloutirait comme le dragon femelle avait digéré son offrande. Mais, en attendant, ces hommes le regardaient d’une façon qui lui rappela ses journées à la scierie. C’était ainsi que les ouvriers débutants regardaient le contremaître lorsqu’ils avaient achevé leur tâche et attendaient qu’il leur en assigne une autre.

Les membres de la tribu le prenaient pour un pistolero — ce qui, étant donné son âge, était franchement ridicule — et ils étaient à ses ordres, du moins pour le moment. Sauf que Tim n’avait jamais été un chef et ne s’était jamais imaginé dans ce rôle. Que désirait-il au juste ? S’il leur demandait de le conduire à la lisière sud du marécage, ils le feraient ; aucun doute là-dessus. De là, il pensait pouvoir retrouver son chemin et regagner la Piste du Bois de Fer et, après, le village de L’Arbre.

Chez lui.

C’était la solution la plus raisonnable et il le savait. Mais quand il serait rentré à la maison, sa mère serait toujours aveugle. Même si on capturait le Grand Kells, cela n’y changerait rien. Il aurait couru tous ces risques en vain. Pis encore, le Collecteur le regarderait rentrer la queue basse dans sa bassine magique. Comme il se moquerait de lui ! Et cette punaise de fée perchée sur son épaule rirait elle aussi à gorge déployée.

Pendant qu’il réfléchissait ainsi, il se rappela ce que disait la Veuve Smack en des temps plus cléments, lorsqu’il n’était qu’un jeune écolier soucieux de faire ses devoirs avant que son pa ne soit rentré des bois : La seule question stupide, mes goujats, c’est celle que vous ne posez pas.

S’exprimant lentement (et sans trop d’espoir), il dit :

— Je suis en quête de Maerlyn, un puissant magicien. On m’a dit qu’il avait une maison dans la Forêt sans Fin, mais celui qui m’a dit cela était…