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Un salopard. Un menteur. Un cruel félon qui se divertit en bernant les enfants.

— … indigne de confiance. Hommes du Fagonard, avez-vous ouï dire de ce Maerlyn ? Peut-être porte-t-il un grand chapeau de la couleur du soleil.

Il s’attendait à les voir secouer la tête en signe d’incompréhension. Mais ils s’éloignèrent de lui pour former le cercle et palabrer entre eux. Cela dura une dizaine de minutes, au cours desquelles les esprits s’échauffèrent parfois. Puis ils revinrent auprès de Tim. Le timonier s’avança vers lui, poussé par des mains difformes aux doigts couverts de plaies. C’était un homme plutôt costaud et large d’épaules. S’il n’avait pas grandi au sein des miasmes et de l’humidité du Fagonard, peut-être aurait-il été beau gars. Ses yeux luisaient d’intelligence. Sur son torse, au-dessus du sein droit, une énorme pustule infectée frémissait et palpitait comme si elle abritait un dangereux parasite.

Il leva un doigt et Tim reconnut aussitôt ce geste : c’était ainsi que la Veuve Smack ordonnait : Fais bien attention. Il acquiesça et pointa sur ses yeux l’index et le majeur de sa main droite — celle qui ne tenait pas l’arme —, ainsi que la Veuve le leur avait appris.

Timonier — ce devait être le meilleur mime de la tribu, supposa Tim — hocha la tête à son tour, puis agita la main sous son menton que se disputaient des poils crasseux et des herbes folles.

Tim sentit son cœur battre plus fort.

— Une barbe ? Oui, il a une barbe !

Puis Timonier leva la main au-dessus de sa tête, serrant peu à peu le poing pour suggérer un chapeau pointu.

— Oui, c’est bien lui ! dit Tim en éclatant de rire.

Timonier sourit, mais son sourire était un peu forcé. Les autres membres de la tribu se mirent à pépier et à caqueter. Timonier leur intima de se taire puis se retourna vers Tim. Avant qu’il ait pu reprendre sa pantomime, la pustule sur son torse éclata dans un jaillissement de pus et de sang. Il en sortit une araignée grosse comme un œuf de rouge-gorge. Timonier l’attrapa, l’écrasa et la jeta. Puis, sous les yeux fascinés et horrifiés de Tim, il écarta d’une main les lèvres de la plaie. Lorsqu’il l’eut bien ouverte, il en extirpa une masse visqueuse d’œufs animés d’une douce palpitation. Il jeta ceux-ci d’un geste machinal, s’en débarrassant comme on se débarrasse d’un peu de morve quand on vient d’éternuer par un matin frisquet. Aucun de ses congénères ne prêta à ses actes une attention particulière. Ils attendaient que le spectacle reprenne.

Une fois le problème réglé, Timonier se laissa choir à quatre pattes et fit une série de bonds de prédateur tout en grondant de tout son cœur. Il s’interrompit pour se tourner vers Tim, qui secoua la tête. Son ventre le tourmentait et il fit de son mieux pour le dompter. Ces gens venaient de lui sauver la vie et il serait impoli de vomir devant eux.

— Je ne comprends pas, sai. Je suis désolé.

Timonier se releva en haussant les épaules. Les herbes fixées à son torse étaient maintenant perlées de sang. Il recommença sa pantomime : une barbe, un chapeau pointu. Puis il se remit à quatre pattes et refit des petits bonds. Cette fois-ci, tous ses congénères l’imitèrent. Durant un moment, la tribu devint une meute de fauves dangereux, même si les rires et la bonne humeur gâchaient quelque peu l’illusion.

Tim secoua la tête une nouvelle fois, se sentant un peu bête.

Timonier semblait soucieux plutôt que guilleret. Il resta quelques instants immobile, les poings sur les hanches, le front rembruni, puis il fit signe à un de ses congénères de s’avancer. Ce dernier était un grand échalas, chauve et édenté. Tous deux palabrèrent longuement. Puis le grand échalas partit en courant, tanguant comme une chaloupe par gros temps tellement ses jambes étaient cagneuses. Timonier appela ensuite deux autres membres de la tribu. Après qu’il leur eut parlé, eux aussi s’en furent.

Puis Timonier recommença une troisième fois son imitation d’animal féroce. Lorsqu’il l’eut achevée, le regard qu’il adressa à Tim était quasiment suppliant.

— Un chien ? hasarda Tim.

Les hommes-plantes rirent aux éclats.

Timonier se releva et tapota l’épaule de Tim de sa main à six doigts, comme pour lui conseiller de ne pas s’en faire.

— Dites-moi une chose, demanda le petit garçon. Maerlyn… sai, il est bien réel ?

Timonier rumina cette question puis leva les bras au ciel d’un geste delah exagéré. N’importe quel habitant de L’Arbre aurait pu l’interpréter : Qui sait ?

Les deux hommes-plantes qui venaient de partir revinrent porteurs d’un panier de roseaux tressés muni d’une lanière de chanvre en guise d’anse. Ils le posèrent aux pieds de Timonier, se tournèrent vers Tim, le saluèrent puis reculèrent en souriant. Timonier s’accroupit et fit signe à Tim d’en faire autant.

Le petit garçon savait ce que contenait le panier avant même que Timonier l’ait ouvert. En sentant l’odeur de viande grillée, il dut s’essuyer les lèvres d’un revers de manche de peur de se mettre à saliver. Les deux hommes (ou leurs femmes, peut-être) avaient préparé l’équivalent fagonardien d’une gamelle de bûcheron. Des filets de porc accompagnés d’un légume en tranches ressemblant à de la courge. Le tout était enveloppé dans de minces feuilles vertes, comme pour confectionner des sortes de popkins. Il vit aussi des fraises et des myrtilles, dont la saison était passée depuis longtemps chez lui.

— Merci sai !

Tim se tapota la gorge à trois reprises. Tous rirent et l’imitèrent.

Le grand échalas revint lui aussi. Une outre d’eau était accrochée à son épaule. Il tenait à la main une bourse du plus beau cuir que Tim ait jamais vu. Il la donna à Timonier. Puis il tendit l’outre à Tim.

Tim ignorait qu’il était assoiffé jusqu’à ce qu’il sente le poids de l’outre et presse les paumes sur ses flancs rebondis. Il la déboucha avec les dents, la leva sur son coude comme le faisaient les hommes de son village et but à la régalade. Il s’attendait à une eau saumâtre (et peut-être grouillante de bestioles), mais elle était aussi douce, aussi fraîche que celle de leur source, entre la maison et la grange.

Les hommes-plantes l’applaudirent en riant. Il aperçut sur l’épaule d’Échalas une pustule prête à exploser et se sentit soulagé lorsque Timonier attira son attention sur autre chose.

C’était la bourse. Une espèce de couture métallique la barrait en son milieu. Lorsque Timonier tira sur une languette qui y était fixée, la bourse s’ouvrit comme par magie.

À l’intérieur se trouvait un disque de métal de la taille d’une soucoupe. Une de ses faces était couverte de signes indéchiffrables. En dessous, il y avait trois boutons. Timonier appuya sur l’un d’eux et une tige jaillit du disque dans un vrombissement aigu. Les hommes plantes, qui s’étaient massés autour d’eux, rirent et applaudirent. De toute évidence, ils s’amusaient comme des fous. Tim, à présent que sa soif était étanchée et qu’il avait les pieds sur la terre ferme (ou du moins sur un sol plus ou moins stable), décida de prendre un peu de bon temps, lui aussi.

— Cela vient-il des Anciens, sai  ?

Timonier opina.

— Dans mon village, on dit que de telles choses sont dangereuses.

Timonier ne sembla pas comprendre cette remarque, et ses congénères pas davantage à en juger par leur expression. Puis il éclata de rire et, d’un geste large, embrassa tout ce qui l’entourait : le ciel, l’eau, la surface spongieuse sur laquelle ils se tenaient. Comme pour lui faire comprendre que tout était dangereux.