Et dans ce coin, c’est probablement vrai, se dit Tim.
Timonier tapa de l’index sur le torse de Tim puis haussa les épaules comme pour s’excuser : Un peu d’attention, s’il vous plaît.
— D’accord, dit-il. Je regarde.
Et il pointa son index et son majeur sur ses yeux, ce qui déclencha l’hilarité générale, comme s’il venait d’en raconter une bien bonne.
Timonier appuya sur le deuxième bouton. Le disque émit un bip, suscitant un murmure appréciatif dans l’assistance. Une lueur rouge baigna les trois boutons. Timonier tourna lentement sur lui-même, brandissant le disque de métal comme une offrande. Alors qu’il avait décrit les trois quarts d’un cercle, l’appareil émit un nouveau bip et la lueur rouge vira au vert. Timonier tendit un index herbu dans la direction que désignait le disque. Pour ce que Tim pouvait en intuiter, compte tenu de la position incertaine du soleil, il s’agissait du nord. Timonier lui demanda d’un regard s’il avait bien compris. La réponse était oui, sauf qu’il y avait un problème.
— Il y a de l’eau par là-bas. Je sais nager, mais…
Il ouvrit la bouche, fit semblant de mordre et désigna l’îlot flottant où il avait failli servir de petit déjeuner à une créature écailleuse. Tous les hommes-plantes s’esclaffèrent, et Timonier lui-même faillit tomber à terre à force de se tenir les côtes.
Ouair, très drôle, j’ai failli être dévoré vivant.
Lorsqu’il fut parvenu à se calmer, Timonier se redressa et lui désigna le bateau en bois flotté.
— Oh, fit Tim. J’avais oublié.
On avait connu des pistoleros plus futés.
Timonier fit monter Tim, puis prit place au pied du mât, comme il en avait apparemment l’habitude. Les rameurs s’installèrent. On chargea les réserves d’eau et de nourriture ; Tim avait rangé dans le sac de la Veuve la bourse contenant la boussole (si c’en était bien une). Il passa le pistolet à sa ceinture, côté gauche, comme pour équilibrer la hache passée côté droit.
On échangea quantité de aïle de part et d’autre, puis l’Échalas — qui était sans doute le Chef, même si Timonier avait fait office de porte-parole — s’approcha. Planté sur la berge, il fixa Tim d’un air solennel. Il pointa les doigts sur ses yeux : Fais attention.
— Je vous vois très bien.
Et c’était la vérité, bien qu’il ait les paupières lourdes. Il ne se rappelait plus quand il avait dormi pour la dernière fois. Pas cette nuit, en tout cas.
Le Chef secoua la tête, pointa à nouveau deux doigts sur ses yeux — avec plus d’insistance — et Tim crut percevoir un murmure dans les profondeurs de son esprit (voire de son âme, ce minuscule éclat étincelant de ka). Pour la première fois, il songea que ce n’étaient peut-être pas ses paroles que comprenaient les habitants du marais.
— Prends garde ?
Le Chef acquiesça ; les autres murmurèrent leur assentiment. Il n’y avait plus aucune trace de joie ni d’hilarité sur leurs visages ; le chagrin les faisait ressembler à de petits enfants.
— Prendre garde à quoi ?
Le Chef se mit à quatre pattes et tourna sur lui-même de plus en plus vite. Plutôt que des grondements, il émit cette fois-ci une série de jappements. De temps à autre, il se figeait pour tourner la tête dans la direction qu’avait indiquée le disque, c’est-à-dire le nord, et ses narines encombrées de végétaux frémissaient comme s’il humait l’air. Puis il se leva et tourna vers Tim des yeux interrogateurs.
— D’accord, dit Tim.
Il ignorait ce que le Chef voulait lui faire comprendre — et pourquoi ils avaient tous une mine si sinistre —, mais il n’oublierait pas cet avertissement. Et si jamais il apercevait le danger contre lequel on venait de le prévenir, il ne manquerait pas de le reconnaître. Et il s’efforcerait de le comprendre.
— Sai, entendez-vous mes pensées ?
Le Chef acquiesça. Tous l’imitèrent.
— Alors vous savez que je ne suis pas un pistolero. Je voulais seulement me donner du courage.
Le Chef secoua la tête et sourit, comme si ce n’était pas grave. Il lui intima d’un geste de faire attention puis passa les bras autour de son torse criblé de pustules et se mit à frissonner. Tous les autres l’imitèrent — y compris Timonier et les rameurs. Quelques instants plus tard, le Chef se laissa choir sur le sol (qui ploya sous son poids). Les autres l’imitèrent à nouveau. Stupéfait, Tim fixa tous ces corps étendus. Puis le Chef se releva. Plongea son regard dans celui du petit garçon. Il voulait savoir s’il avait compris, et Tim n’avait que trop bien compris, hélas.
— Est-ce que vous voulez dire…
Il fut incapable de finir sa phrase, du moins à voix haute. C’était trop horrible.
(Est-ce que vous voulez dire que vous allez tous mourir ?)
Lentement, tout en le fixant d’un air grave — mais en lui souriant cependant —, le Chef acquiesça. Alors Tim prouva une bonne fois pour toutes qu’il n’avait rien d’un pistolero. Il se mit à pleurer.
Timonier propulsa le bateau d’un coup de perche. Les rameurs de bâbord le firent virer et, une fois gagnés les bas-fonds, ils se mirent tous à souquer. Assis à la poupe, Tim ouvrit le panier à provisions. Il mangea peu, car si son ventre était affamé, son esprit avait perdu beaucoup de son appétit. Lorsqu’il fit mine de passer le panier aux rameurs, ceux-ci déclinèrent en souriant. L’eau était lisse, le rythme des rames lénifiant, et il ne tarda pas à fermer les yeux. Il rêva que sa mère le réveillait sans ménagement, lui annonçant que le soleil venait de se lever et que s’il traînait au lit, il ne pourrait pas aider son pa à seller les mules.
Il est vivant, c’est vrai ? demanda-t-il, et cette question était si absurde que Nell éclata de rire.
Quelqu’un le réveillait, pas d’erreur, mais ce n’était pas sa mère. En ouvrant les yeux, il découvrit Timonier penché sur lui, dégageant une odeur si puissante, mi-sueur, mi-compost, qu’il ravala un haut-le cœur. Et le soleil était levé depuis longtemps. En fait, il avait traversé le ciel et son éclat rouge perçait derrière une rangée d’arbres contrefaits qui poussaient dans l’eau. S’il ignorait le nom qu’on leur donnait, il reconnut sans peine ceux qui se dressaient sur le talus surplombant le rivage que le bateau des marais venait d’aborder. C’étaient des arbres de fer et ils étaient gigantesques. Une profusion de fleurs orange et or poussaient à leur pied et Tim imagina sa mère ravie de leur beauté, avant de se rappeler qu’elle ne pouvait plus les voir désormais.
Ils avaient traversé le Fagonard. Devant eux s’ouvrait le cœur de la forêt.
Timonier l’aida à descendre de bateau, et deux des rameurs lui passèrent l’outre et le panier à provisions. Lorsqu’il eut sa gunna à ses pieds — sur un sol qui n’avait plus rien de mouvant —, Timonier lui fit signe d’ouvrir le sac de la Veuve. Une fois que Tim se fut exécuté, Timonier émit un bip qui fit glousser tout son équipage.
Tim attrapa la bourse de cuir qui contenait le disque de métal et voulut la rendre à l’homme-plante. Mais celui-ci fit non de la tête et le désigna du doigt. Ce geste était des plus clair. Tim tira sur la languette et attrapa l’appareil. Il était étonnamment lourd étant donné sa minceur, et fort doux au toucher.