Je ne dois surtout pas le perdre, se dit-il. Je reviendrai ici pour le leur rendre, comme je le ferais avec un plat ou un outil que j’aurais emprunté à un voisin. Et dans l’état où il était quand on me l’a prêté. Si je fais ça, je les retrouverai sains et saufs.
Ils l’observaient avec attention pour s’assurer qu’il se rappelait le maniement de l’appareil. Tim pressa le bouton qui faisait jaillir la tige puis celui qui déclenchait le bip et la lueur rouge. Cette fois-ci, personne ne riait ; cette fois-ci, c’était du sérieux, peut-être même une question de vie ou de mort. Tim tourna lentement sur lui-même et, lorsqu’il fit face à un sentier filant entre les arbres — un vestige de sentier, pour être précis —, la lueur rouge vira au vert et il entendit un second bip.
— Toujours au nord, dit-il. Il continue d’indiquer le chemin pendant la nuit, n’est-ce pas ? Et si les arbres empêchent de voir le Vieil Astre et la Vieille Mère ?
Timonier acquiesça, lui donna une tape sur l’épaule… et se pencha pour lui déposer un gentil baiser sur la joue. Puis il recula en hâte, étonné de sa propre témérité.
— Ce n’est rien, lui dit Tim. Tout va bien.
Timonier mit un genou à terre. Les autres, qui étaient descendus de bateau, l’imitèrent. Tous portèrent leur poing à leur front et s’écrièrent :
— Aïle !
Tim refoula ses larmes.
— Levez-vous, serfs… si c’est ce que vous pensez être. Levez-vous, avec mon amour et ma reconnaissance.
Ils obéirent et rembarquèrent en hâte.
Tim leva le disque métallique.
— Je vous le rapporterai ! Dans l’état où je l’ai pris ! Je vous le promets !
Lentement — mais sans cesser de sourire, ce qui était plus triste encore —, Timonier fit non de la tête. Après avoir gratifié le petit garçon d’un ultime regard plein d’affection, il donna un coup de perche pour s’éloigner de la terre ferme et regagner ce domaine instable qu’était le Fagonard. Tim regarda le bateau voguer doucement vers le sud. Lorsque les rameurs levèrent leurs rames pour le saluer, il leur répondit par un geste de la main. Il resta là jusqu’à ce que l’embarcation devienne à une forme spectrale embrasée par le couchant, pleurant à chaudes larmes et résistant (non sans peine) à l’envie d’implorer son retour.
Lorsque le bateau eut disparu, il cala sa gunna contre son flanc, se tourna vers la direction indiquée par le disque et s’enfonça dans la forêt.
La nuit tomba. Bientôt, le clair de lune se réduisit à une lueur fugace et trompeuse… puis s’effaça tout à fait. Le sentier était toujours là, Tim n’en doutait pas, mais il était facile de s’en écarter. Les deux premières fois où cela lui arriva, il réussit à éviter de se cogner à un arbre, mais la troisième, il y échoua. Alors qu’il méditait sur Maerlyn et sur le caractère improbable de son existence, il emboutit un arbre de fer de plein fouet. Il ne laissa pas choir le disque argenté, mais le panier à provisions répandit son contenu sur le sol.
Et voilà ! je vais être obligé de me mettre à quatre pattes pour tout ramasser, et je vais sans doute y passer la nuit, sans être sûr de rien oublier, et…
— Voulez-vous de la lumière, voyageur ? demanda une voix féminine.
Plus tard, Tim se persuaderait qu’il avait poussé un cri de surprise — nous avons tous tendance à déformer nos souvenirs dans un sens qui nous est favorable —, mais la vérité était tout autre : il poussa un cri de terreur, lâcha le disque, se releva d’un bond et faillit prendre ses jambes à son cou (et tant pis s’il fonçait dans un arbre), mais son instinct de survie reprit le dessus. S’il s’enfuyait, sans doute ne retrouverait-il jamais les provisions qu’il avait fait tomber. Pas plus que le disque, qu’il avait promis de rendre intact à ses légitimes propriétaires.
C’était le disque qui avait parlé.
Ridicule — même une fée menue comme Armaneeta n’aurait pas pu rentrer dans un si petit objet… mais pas plus ridicule qu’un petit garçon s’aventurant tout seul dans la Forêt sans Fin en quête d’un magicien sans doute mort depuis des siècles. Et qui, même s’il était encore en vie, se trouvait sans doute à des milliers de roues de là, dans cette partie du monde où jamais la neige ne fondait.
Il chercha des yeux la lueur verte, sans succès. Le cœur battant à tout rompre, il tomba à genoux et fouilla autour de lui à tâtons, effleurant un paquet de popkins au porc, puis un paquet de baies (répandues sur le sol pour la plupart) et pour finir le panier à provisions… mais pas trace du disque.
— Par Nis, où êtes-vous ? cria-t-il en désespoir de cause.
— Ici, voyageur, dit la voix féminine.
Elle était d’un calme parfait. Et venait de sa gauche. Il se tourna vers elle, toujours à quatre pattes.
— Où ça ?
— Ici, voyageur.
— Continuez de parler, s’il vous plaît.
La voix le prit au pied de la lettre.
— Ici, voyageur. Ici, voyageur. Ici, voyageur.
Au bout d’un certain temps, sa main se referma sur le précieux artefact. En le retournant, il vit la lueur verte. Il le pressa contre son cœur, le visage en sueur. Jamais il n’avait été aussi terrifié, même lorsqu’il s’était retrouvé sur la tête du dragon. Et jamais il ne s’était senti aussi soulagé.
— Ici, voyageur. Ici, voyageur. Ici…
— Je vous tiens, dit-il, se sentant à la fois stupide et très malin. Vous pouvez… euh… vous pouvez vous taire maintenant.
Silence. Tim resta immobile pendant cinq bonnes minutes, écoutant la rumeur nocturne de la forêt — beaucoup moins menaçante que celle du marais — et reprenant peu à peu contenance. Puis il dit :
— Oui, sai, j’aimerais un peu de lumière.
Le disque émit le même vrombissement que lorsque la tige était apparue et, soudain, il en jaillit une lumière si vive que Tim en fut un instant ébloui. Les arbres réapparurent autour de lui et une créature, qui s’était approchée sans faire de bruit, poussa un glapissement et s’enfuit d’un bond. Il ne put la distinguer nettement, mais entrevit une fourrure soyeuse et — peut-être — une queue en tire-bouchon.
Une seconde tige saillait du disque. À sa pointe, une petite boule encapuchonnée émettait une lueur incandescente. On eût dit du phosphore qui ne se serait pas consumé. Tim ignorait comment un disque aussi plat pouvait abriter une tige et une boule, mais cela lui était égal. Une seule chose importait à ses yeux :
— Combien de temps ça va durer, ma dame ?
— Votre question manque de précision, voyageur. Veuillez la reformuler.
— Combien de temps va durer cette lumière ?
— La batterie est chargée à quatre-vingt-huit pour cent. Son espérance de vie est de soixante-dix ans, à deux ans près.
Soixante-dix ans. Ça devrait suffire.
Il entreprit de ramasser le contenu de sa gunna.
Grâce à la lumière éblouissante, le sentier était encore plus net qu’au bord du marécage, mais il montait suivant une pente assez forte et, à minuit venu (s’il était bien minuit, car Tim n’avait aucun moyen de le savoir), la fatigue finit par avoir raison de lui, en dépit de sa longue sieste à bord du bateau. Sans compter que la chaleur oppressante n’avait rien de reposant. Et l’outre et le panier lui semblaient de plus en plus lourds. Il s’assit, posa le disque près de lui, ouvrit le panier et mangea une popkin. Elle était délicieuse. Il envisagea d’en prendre une seconde puis se rappela qu’il ne savait pas combien de temps devaient durer ses rations. Par ailleurs, il se dit que l’éclat émanant de sa « boussole » risquait d’attirer les créatures rôdant dans les parages et que toutes n’étaient pas forcément amicales.