Lorsque dix secondes eurent passé dans un silence total, Tim se dit qu’il ne recevrait jamais de réponse… hormis, peut-être, un nouveau rappel de la Directive numéro Dix-neuf, ce qui revenait au même. Mais la réponse finit par venir, quoiqu’elle ne lui soit guère utile :
— Les deux, dit Daria.
Le chemin continuait de monter, et la chaleur avec lui. À midi, Tim était trop fatigué et trop affamé pour continuer. Il avait plusieurs fois essayé d’engager la conversation avec Daria, mais elle persistait dans son silence. Il ne servait à rien d’appuyer sur le troisième bouton, mais cela n’affectait pas sa capacité de navigation ; lorsqu’il tournait délibérément à droite ou à gauche de la piste à peine perceptible qui le conduisait dans les profondeurs de la forêt (toujours en pente ascendante), la lueur verte virait au rouge. Pour redevenir verte aussitôt qu’il rentrait dans le droit chemin.
Il mangea un peu puis s’assoupit. Lorsqu’il se réveilla, on était en fin d’après-midi et il faisait plus frais. Il cala le panier dans son dos (il était plus léger), passa l’outre à son épaule et se remit en marche. L’après-midi se révéla bref et le crépuscule plus encore. La nuit lui inspirait moins de terreur à présent, en partie parce qu’il avait survécu à la précédente, mais surtout parce que Daria lui fournissait de la lumière sur simple demande. Et la fraîcheur vespérale était la bienvenue après la chaleur du jour.
Tim marcha durant plusieurs heures avant de sentir à nouveau la fatigue. Il cherchait un arbre au bord du sentier, avec suffisamment de flocons autour pour se faire un matelas, lorsque Daria prit la parole.
— Il y a une vue remarquable un peu plus loin, voyageur. Si vous souhaitez en profiter, dites continuez. Si vous préférez faire halte, dites non.
Tim se préparait déjà à poser le panier. Il le remit en bandoulière, succombant à la curiosité.
— Continuez, dit-il.
La lumière du disque s’éteignit, mais, une fois que ses yeux eurent accommodé, il vit une lueur un peu plus loin. Ce n’était que le clair de lune, mais il était plus brillant par là-bas que celui qui lui parvenait à travers les frondaisons.
— Utilisez le capteur de navigation vert, reprit Daria. Avancez doucement. La vue se trouve à un mile, ou une roue virgule un, au nord de votre position présente.
Et elle se tut.
Tim avança à pas de loup, mais il se trouvait néanmoins fort bruyant. En fait, cela ne fit que peu de différence. Le sentier débouchait sur la première clairière qu’il ait vue depuis son entrée dans la forêt et les créatures qui s’y trouvaient ne lui prêtèrent aucune attention.
Il s’agissait de six bafou-bafouilleux assis sur un arbre de fer tombé à terre, le museau levé vers le croissant de lune. Leurs yeux brillaient comme des joyaux. Il était rare qu’on aperçoive un troken à proximité de L’Arbre, et cela était censé vous porter chance. Tim n’en avait jamais vu de sa vie. Certains de ses amis prétendaient en avoir surpris en train de jouer dans les prés ou dans les bosquets de florus, mais il était sûr qu’ils racontaient des craques. En découvrir une demi-douzaine comme cela…
Ils étaient bien plus beaux que cette traîtresse d’Armaneeta, songea-t-il, car la seule magie qu’ils recelaient était celle, toute simple, de la vie. Ce sont eux qui m’ont rendu visite la nuit dernière — j’en suis sûr.
Il s’avança comme dans un rêve, sachant qu’il allait sûrement les effrayer, mais incapable de rester là où il était. Ils ne bougèrent pas d’un pouce. Il tendit la main vers l’un d’eux, sourd à la voix qui résonnait dans son crâne (on aurait dit celle de la Veuve) et lui disait qu’il allait se faire mordre.
Le bafouilleux ne le mordit pas, mais lorsqu’il sentit des doigts dans l’épaisse fourrure sous sa gueule, il sembla se réveiller en sursaut. D’un bond, il descendit de son perchoir. Les autres l’imitèrent. Ils se mirent à courir autour de Tim, se mordillant les uns les autres et poussant des jappements suraigus qui le firent éclater de rire.
L’un d’eux lui jeta un coup d’œil en douce… comme s’il riait avec lui.
Ils le laissèrent sur place pour foncer au centre de la clairière. Là, ils formèrent le cercle sous le clair de lune et leurs ombres en dansant tissèrent une toile dans l’herbe. Soudain, ils stoppèrent et se dressèrent sur leurs pattes postérieures pour tendre leurs antérieures vers le ciel, ressemblant furieusement à des petits hommes velus. Sous le sourire glacial du croissant de lune, ils se tournèrent vers le nord, en suivant le Sentier du Rayon.
— Vous êtes merveilleux ! leur lança Tim.
Ils se tournèrent vers lui, arrachés à leur concentration. — Me’eilleux ! dit l’un d’eux…
Et ils s’en furent. Ce fut si rapide que Tim aurait pu croire qu’il avait imaginé la scène.
Ou presque.
Il décida de camper dans la clairière, espérant que les bafouilleux allaient revenir. Comme il sombrait doucement dans le sommeil, il se rappela une remarque de la Veuve Smack à propos de la chaleur exceptionnelle pour la saison. Peu importe, n’y pense plus… sauf si tu vois Sire Troken danser sous les étoiles ou bien pointer sa truffe vers le nord.
Il venait de voir six d’entre eux agir de la sorte.
Tim se redressa. Selon la Veuve, cela annonçait quelque chose… mais quoi donc ? Un coup de froid ? Non, ce n’était pas tout à fait ça…
— Un coup de givre ! dit-il à haute voix. C’est ça !
— Coup de givre, répéta Daria, le faisant sursauter. Tempête rapide et extrêmement violente. Elle se caractérise par une soudaine baisse de température, accompagnée de vents cinglants. Ce phénomène a causé des dégâts considérables, ainsi que des pertes en vies humaines, dans les parties civilisées du monde. Dans les zones primitives, des tribus entières ont été anéanties. Cette définition de coup de givre est un service fourni par North Central Positronics.
Tim se recoucha sur son matelas de flocons, les bras croisés derrière la tête, et contempla les étoiles dans le ciel au-dessus de la clairière. Un service fourni par North Central Positronics, hein ? Eh bien… peut-être. En fait, il avait l’impression que c’était Daria qui fournissait le service. C’était une machine fabuleuse (voire bien plus qu’une machine), mais il y avait des choses qu’elle n’avait pas le droit de lui dire. Sauf qu’il lui semblait qu’elle procédait par sous-entendus. Cherchait-elle à le conduire dans un piège, comme le Collecteur et cette traîtresse d’Armaneeta avant elle ? C’était une possibilité, il était bien obligé de l’admettre, mais il n’y croyait pas vraiment. Il supposait — sans doute parce qu’il n’était qu’un stupide gamin, prêt à croire n’importe quoi — qu’elle était restée longtemps sans personne à qui parler et qu’elle s’était prise d’affection pour lui. Une chose était sûre : si une tempête approchait, il avait intérêt à accomplir sa quête le plus vite possible pour se planquer ensuite. Mais où trouverait-il un refuge ?
Il repensa aux hommes-plantes du Fagonard. Ils n’avaient pas de refuge, eux… et ils le savaient, car n’avaient-ils pas mimé la danse des bafouilleux pour le prévenir ? Il s’était promis de reconnaître ce qu’ils cherchaient à lui faire comprendre à ce moment-là, et il avait tenu sa promesse. La tempête — le coup de givre — approchait. Ils le savaient, sans doute grâce aux bafouilleux, et ils ne pensaient pas y survivre.
Ces idées noires risquaient de le priver de sommeil, pensa-t-il, mais cinq minutes plus tard, il dormait à poings fermés.