Il rêva de trokens dansant sous la lune.
Il considéra bientôt Daria comme une compagne de voyage, bien qu’elle soit peu loquace et qu’il ne comprenne que rarement son propos et ses motivations. À un moment donné, elle récita une série de chiffres. Puis elle lui annonça qu’elle ne serait bientôt plus « en ligne » et qu’elle souhaitait qu’il fasse halte pour lui permettre de « localiser un satellite ». Il s’exécuta et, durant la demi-heure suivante, le disque sembla totalement inerte — plus de lueur, plus de voix. Alors qu’il commençait à craindre qu’elle ait péri, la lueur verte réapparut, la tige se redéploya et Daria annonça :
— J’ai rétabli la liaison satellite.
— Je vous en souhaite bien du plaisir, répondit Tim.
Elle lui proposa à plusieurs reprises de calculer un détour. Tim refusa poliment. Puis, à la fin du deuxième jour après leur sortie du Fagonard, elle récita un petit poème :
Dût-il finir centenaire (ce qui lui paraissait peu probable, eu égard à la folle entreprise dans laquelle il s’était lancé), Tim se dit qu’il n’oublierait jamais les choses qu’il vit lors de ces trois jours de marche avec Daria par une chaleur étouffante. Le sentier, jadis indistinct, devint une route bien tracée, bordée plusieurs roues durant par des murs de pierre qui s’effritaient. Pendant près d’une heure, le couloir de ciel au-dessus de cette voie s’emplit de milliers de grands oiseaux rouges qui semblaient migrer vers le sud. Mais sans doute n’iront-ils pas plus loin que la Forêt sans Fin, songea-t-il. Car jamais on n’en avait vu de pareils au-dessus de L’Arbre. À un moment donné, quatre cerfs bleus d’à peine deux pieds de haut traversèrent le sentier, nains mutés indifférents au garçon qui les fixait d’un œil éberlué. Puis il déboucha sur un champ envahi de champignons jaunes hauts de quatre pieds, avec un chapeau de la taille d’une ombrelle funéraire.
— Est-ce qu’on peut les manger, Daria ? demanda-t-il, car son panier à provisions était presque vide. Le sais-tu ?
— Non, voyageur, répondit-elle. C’est du poison. Il suffit de les effleurer pour périr dans d’atroces convulsions. Je vous conseille une prudence extrême.
Voilà un conseil que Tim prit très au sérieux, allant jusqu’à retenir son souffle tant qu’il demeurait proche de ces cryptogames de mort aux couleurs si vives.
Vers la fin du troisième jour, il se retrouva au bord d’un étroit précipice d’une hauteur de plus de mille pieds. Il n’en distinguait pas le fond, car entre les falaises dérivaient des myriades de fleurs blanches. Il crut en les voyant qu’un nuage était descendu dans cet abîme. Le parfum qui monta à ses narines était d’une exquise douceur. Un pont taillé dans la roche était jeté sur le gouffre, débouchant sous une cascade que le couchant ornait de reflets rouge sang.
— Je dois traverser ça ? demanda Tim d’une petite voix.
Le pont semblait à peine plus large qu’une poutre… et guère plus épais en son milieu.
Aucune réponse, mais Daria continua d’émettre sa lueur verte, ce qui en disait long.
— Demain matin, peut-être, conclut-il.
Il ne fermerait pas l’œil de la nuit, il le savait, mais il préférait ne pas se lancer dans une telle aventure au crépuscule. La seule idée de franchir cet abîme dans la pénombre le terrifiait.
— Je vous conseille de traverser tout de suite, dit Daria, et de continuer sans tarder vers le Dogan de la Forêt de Kinnock Nord. Tout détour est désormais impossible.
Il suffisait de regarder ce gouffre et ce misérable pont pour avoir une conscience aiguë de ce dernier point. Mais quand même…
— Pourquoi ça ne peut pas attendre demain ? Il y aurait moins de risques.
— Directive numéro Dix-neuf. (Il entendit un déclic nettement plus prononcé que les précédents, puis Daria ajouta :) Je vous conseille de faire vite, Tim.
Il lui avait demandé à plusieurs reprises de l’appeler par son nom plutôt que de lui donner du voyageur. C’était la première fois qu’elle le faisait et cela acheva de le convaincre. Il abandonna — non sans regret — le panier offert par la tribu du Fagonard, de peur de perdre l’équilibre. Il glissa les deux dernières popkins sous sa chemise, cala l’outre dans son dos puis vérifia que le pistolet à quatre coups et la hache de son père étaient bien en place. Il s’avança vers le pont de pierre, contempla les bancs de fleurs blanches et vit que les premières ombres du soir s’y creusaient. Il s’imagina faire un irréparable faux pas ; se vit battre des bras en vain pour recouvrer l’équilibre ; sentit ses pieds glisser sur la roche pour s’agiter dans le vide ; entendit un cri horrifié sortir de ses lèvres. Quelques instants pour regretter la vie qu’il aurait pu vivre, et ensuite…
— Daria, dit-il d’une voix éraillée. Je suis vraiment obligé ?
Elle ne daigna pas répondre, mais son silence était éloquent. Tim s’avança.
Le bruit de ses bottes sur la roche était assourdissant. Il ne voulait pas baisser les yeux, mais il n’avait pas le choix ; s’il ne regardait pas où il allait, il était fichu. Au début, le pont était aussi large qu’un sentier de village, mais lorsqu’il arriva en son milieu — ainsi qu’il l’avait craint, même s’il espérait que ses yeux lui jouaient des tours —, il était presque aussi étroit que ses semelles. Tim voulut tendre les bras pour assurer son équilibre, mais le vent soufflant des profondeurs fit gonfler sa chemise et il craignit de s’envoler comme un cerf-volant. Il garda donc les bras le long du corps et avança un pied après l’autre, tout doucement. Plus de doute à présent, son cœur émettait ses derniers battements, son esprit formulait ses ultimes pensées éparses.
Mama ne saura jamais ce qui m’est arrivé.
Tim avait conscience de la fragilité du pont et sentait le vent gémir en caressant sa surface érodée. Chaque fois qu’il faisait un pas, il était obligé de porter un pied au-dessus du vide.
Continue d’avancer, s’ordonna-t-il, car il savait qu’il risquait de se figer sur place si jamais il hésitait. Puis il perçut un mouvement du coin de l’œil et, malgré lui, il hésita.
De longs tentacules rugueux émergeaient des fleurs. Gris ardoise sur leur partie supérieure, ils étaient en dessous d’un rose rappelant la couleur de la peau brûlée. Ils montaient vers lui en ondoyant : d’abord deux, puis quatre, puis huit, puis tout un bouquet.
— Je vous conseille de faire vite, Tim, déclara Daria.
Il s’ordonna de se remettre en marche. Lentement tout d’abord, puis de plus en plus vite à mesure que les tentacules se rapprochaient. Une bête avec mille pieds d’allonge, ça n’existait pas, si monstrueux soit son corps tapi sous les fleurs, mais lorsque Tim vit les tentacules s’étirer pour monter encore plus haut, il pressa l’allure. Et quand le plus mince et le plus long toucha le pont et commença à ramper vers lui, il se mit carrément à courir.
La cascade — qui avait viré au rose orangé — tonnait devant lui. Des embruns aspergèrent son visage brûlant. Tim sentit quelque chose effleurer sa botte, cherchant à l’agripper, et se jeta sous la chute d’eau en poussant un cri inarticulé. Un instant de froid glacial — comme un drap lui enveloppant le corps — puis il se retrouva de l’autre côté de la cascade, de retour sur la terre ferme.