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L’un des tentacules le suivit. Il se dressa comme un serpent, tout dégoulinant… puis se retira.

— Daria ! Est-ce que ça va ?

— Je suis étanche, répondit Daria d’un ton qui lui parut un rien suffisant.

Tim s’ébroua et parcourut les lieux du regard. Il se trouvait dans une petite caverne. Sur l’une des parois figurait une étrange sentence, rédigée avec une peinture rouge qui était devenue rose pâle au fil des ans (voire des siècles) :

JEAN 3,16
REDOUTE LENFER ESPERE LE PARADIS
HOMME JESUS

Devant lui s’amorçait un petit escalier de pierre inondé de la lueur mourante du couchant. D’un côté s’amoncelaient des boîtes métalliques et des pièces détachées — ressorts, bouts de fil, éclats de verre et rectangles verts parcourus d’arabesques de métal. De l’autre se trouvait un squelette ricanant au thorax dissimulé sous une vieille gourde. Salut, Tim ! semblait-il lui dire. Bienvenue de l’autre côté du monde ! Tu veux une gorgée de poussière ? J’en ai à foison !

Tim monta les marches quatre à quatre, évitant d’approcher cette relique de trop près. Il savait bien qu’elle n’allait pas s’animer pour le saisir au passage, comme les tentacules avaient tenté de le faire ; quand on est mort, on le reste. Mais deux précautions valent mieux qu’une.

En sortant, il vit que le sentier se poursuivait dans la forêt, mais qu’il n’y resterait pas longtemps. Non loin de là, dans les hauteurs, les grands arbres vénérables s’écartaient pour encadrer une clairière beaucoup plus vaste que celle où les bafouilleux avaient dansé. Une gigantesque tour tendait ses poutrelles métalliques vers le ciel. En son sommet clignotait une lumière rouge.

— Vous êtes presque arrivé à destination, dit Daria. Le Dogan de la Forêt de Kinnock Nord se trouve à trois roues d’ici. (Nouveau déclic, plus net que le précédent.) Vous devez faire vite, Tim.

Alors qu’il contemplait la tour et sa lumière clignotante, la brise qui l’avait tellement terrifié sur le pont se leva de nouveau, bien plus fraîche cette fois. Il parcourut le ciel du regard et vit que les nuages filaient désormais à toute vitesse vers le sud.

— C’est le coup de givre, n’est-ce pas, Daria ? Le coup de givre arrive. Daria ne répondit point, mais ce n’était pas nécessaire.

Tim se mit à courir.

Lorsqu’il arriva dans la clairière du Dogan, il était tout essoufflé et à peine capable de trotter. Le vent gagnait en force, l’empêchait d’avancer, et les hautes branches des arbres de fer commençaient à chuchoter. L’air était encore relativement doux, mais ça ne durerait sûrement pas longtemps. Tim devait se mettre à l’abri, et il espérait pouvoir le faire dans le Dogan.

Mais comme il entrait dans la clairière, ce fut à peine s’il accorda un regard au bâtiment circulaire et surmonté d’un toit métallique qui se trouvait au pied de la tour squelettique. Il avait aperçu autre chose, qui monopolisait toute son attention et lui coupait le souffle.

Est-ce que je vois ce que je vois ? Est-ce que je le vois vraiment ?

— Dieux, murmura-t-il.

Le sentier devant lui était pavé d’une substance sombre et lisse, si brillante qu’elle reflétait les arbres dansant sous la brise et les nuages orangés courant dans le ciel. Il débouchait sur un précipice rocheux. On aurait dit qu’ici finissait le monde, pour recommencer à une centaine de roues plus loin. Ici s’ouvrait un abîme au sein duquel les feuilles mortes tournaient et virevoltaient. Il vit aussi des rouilleaux pris dans ce tourbillon. Ils se démenaient dans les courants sans pouvoir s’en échapper. Certains d’entre eux étaient morts, les ailes arrachées.

Mais Tim ne prêta attention ni au gouffre, ni aux oiseaux mourants, ni au vent qui lui ébouriffait les cheveux et plaquait ses habits contre son corps. À gauche de la route métallique, à trois yards environ du point où le monde sombrait dans le néant, se tenait une cage ronde aux barreaux métalliques. Et devant elle, posé à l’envers, un seau en fer-blanc tout cabossé qui lui était familier.

Dans la cage, un énorme tygre tournait lentement autour d’un trou creusé au centre.

Il vit le petit garçon tout éberlué et s’approcha des barreaux. Ses yeux étaient gros comme des balles de Points, mais d’un vert étincelant plutôt que bleus. Sur son flanc, les raies orange foncé alternaient avec les raies couleur de minuit. Il avait les oreilles dressées. Son museau se rétracta, révélant de longs crocs blancs. Il gronda. C’était un son grave, évoquant une robe de soie se déchirant aux coutures. Peut-être lui souhaitait-il la bienvenue… mais Tim en doutait.

Un collier d’argent était passé à son cou. Deux objets y étaient accrochés. Le premier ressemblait à une carte à jouer. Le second était une clé étrangement difforme.

Tim n’aurait su dire combien de temps il resta fasciné par ces fabuleux yeux d’émeraude, ni combien temps il aurait pu s’y abîmer encore, mais une succession de bruits sourds dans le lointain le ramena à la réalité. Cela ressemblait à un échange de tirs d’artillerie.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Des arbres de l’autre côté du Grand Canyon, expliqua Daria. Ils implosent sous l’effet du brusque changement de température. Mettez-vous à l’abri, Tim.

Le coup de givre — évidemment.

— Quand arrivera-t-il ici ?

— Dans moins d’une heure. (Nouveau déclic.) Je devrai peut-être me désactiver.

— Non !

— J’ai violé la Directive numéro Dix-neuf. Tout ce que je peux dire pour ma défense, c’est que ça faisait longtemps que je n’avais eu personne à qui parler.

Clic ! Puis — nettement plus inquiétant : Clonk !

— Et le tygre ? Est-ce que c’est le Gardien du Rayon ? (Tim fut horrifié alors même qu’il formulait cette idée.) Si c’est le Gardien du Rayon, je ne peux pas le laisser mourir !

— Le Gardien du Rayon en ce point, c’est Aslan, répondit Daria. Aslan est un lion et, s’il est encore en vie, il se trouve très loin d’ici. Ce tygre est… Directive numéro Dix-neuf !

Nouveau clonk, plus brutal : Tim comprit qu’elle venait d’outrepasser une nouvelle fois cette fameuse directive — à quel prix ?

— Ce tygre est le phénomène magique dont je parlais. Ne lui prêtez pas attention. Mettez-vous à l’abri ! Bonne chance, Tim. Vous êtes devenu mon am…

Cette fois-ci, il n’y eut ni clic ni clonk, mais un horrible crunch. Un panache de fumée monta du disque et la lueur verte s’éteignit.

— Daria !

Rien.

— Daria, revenez !

Mais Daria n’était plus là.

La canonnade des arbres mourants demeurait lointaine, bien au-delà de la fosse ennuagée qui divisait le monde, mais il ne faisait nul doute qu’elle se rapprochait. Le vent se faisait sans cesse plus fort et plus froid. Dans les hauteurs, un ultime banc de nuées filait vers l’horizon. Il laissait la place à une horrible clarté violette où les premières étoiles scintillaient déjà. Le murmure du vent dans les plus hautes branches montait en un chœur de soupirs désolés. On eût dit que les arbres de fer avaient conscience de leur fin prochaine. Un bûcheron cyclopéen marchait sur eux, agitant sa hache de vent.