Выбрать главу

L’espace d’un instant, le tygre resta figé, comme empli de soupçon. Puis il sortit de sa cage en silence. Tim et lui se fixèrent sous le ciel purpurin tandis que le vent hurlait et que la canonnade s’approchait. On eût dit deux pistoleros en train de s’affronter. Le tygre s’avança. Tim recula d’un pas, mais comprit qu’il lui suffirait de reculer d’un autre pour céder à la terreur. Aussi cessa-t-il de bouger.

— Viens-y. Je suis Tim, fils du Grand Jack Ross.

Au lieu de lui déchiqueter la gorge, le tygre s’assit et leva la tête pour lui présenter son collier et les clés qui y pendaient.

Tim n’hésita pas. Plus tard, il pourrait se permettre de s’émerveiller, mais pas maintenant. Le vent soufflait plus fort chaque seconde et, s’il ne se pressait pas, il risquait de s’envoler pour s’embrocher sur une branche d’arbre. Le tygre était plus lourd, mais il serait lui aussi tôt ou tard emporté.

La clé qui ressemblait à une carte et celle qui ressemblait à un  étaient soudées au collier d’argent, mais celui-ci était facile à ôter. Une petite pression sur l’ardillon, et Tim l’eut entre les mains. Il eut le temps de constater que le tygre en portait un autre — un collier de cuir rose là où sa fourrure était tombée — puis il se précipita vers la porte métallique du Dogan.

Il leva la carte-clé et l’inséra dans la fente. Rien ne se passa. Il la sortit, la retourna et l’inséra à nouveau. Toujours rien. Une bourrasque glacée le projeta contre la porte, le faisant saigner du nez. Il se ressaisit, retourna de nouveau la carte et fit une nouvelle tentative. Toujours rien. Soudain, il se rappela une remarque de Daria — une remarque datant de trois jours à peine. Ce Dogan était déconnecté. Il croyait savoir ce que ça signifiait. Le phare au sommet de la tour marchait peut-être, mais l’étincelle qui alimentait le lieu s’était éteinte. Il avait défié le tygre et celui-ci l’avait épargné, mais le Dogan était verrouillé. Ils allaient périr tous les deux.

C’était la chute de la blague, et l’homme en noir devait bien rire dans sa planque.

Il se retourna et vit que le tygre collait son museau à la boîte métallique. Il lui jeta un regard puis recommença son manège.

— D’accord, fit Tim. Pourquoi pas ?

Il s’agenouilla tout près du tygre, assez près pour sentir son souffle chaud lui effleurer la joue. Il inséra la clé . Elle rentra sans problème dans la serrure. L’espace d’un instant, il se revit ouvrant la malle de Kells avec la clé du Collecteur. Puis il tourna celle-ci, entendit un déclic et souleva le couvercle. L’espoir revint en lui.

Mais, plutôt que le salut, il découvrit trois objets qui lui paraissaient totalement inutiles : une grande plume blanche, un petit flacon marron et une serviette en coton toute simple, semblable à celles qu’on mettait sur les tables derrière le hall de L’Arbre pour le dîner annuel de la Moisson.

La tempête tournait à l’ouragan et le vent hurlait dans les poutrelles entrecroisées de la tour métallique. La plume jaillit de la boîte, mais, avant qu’elle ait pu s’envoler, le tygre tendit le cou pour la cueillir entre ses crocs. Puis il la donna au petit garçon. Sans vraiment réfléchir à ce qu’il faisait, Tim la prit et la passa à sa ceinture, à côté de la hache de son père. Puis il s’éloigna du Dogan à quatre pattes. S’il finissait embroché par une branche ou embouti sur un tronc d’arbre, ce ne serait certes pas une belle mort, mais ce serait mieux — plus rapide, en tout cas — que d’être écrasé contre le Dogan pendant que le vent lui transperçait la peau et lui gelait les entrailles.

Le tygre poussa un grondement ; cela lui rappela de nouveau une soie qui se déchire. Tim tourna la tête d’un rien et se retrouva plaqué contre le Dogan. Il lutta pour reprendre son souffle, mais le vent s’engouffrait dans ses narines et dans sa gorge.

C’était la serviette que lui tendait à présent le tygre, et, comme Tim réussissait enfin à respirer (l’air lui brûlait le gosier en gagnant ses poumons), il vit quelque chose de fort surprenant. Sai Tygre avait saisi la serviette par un coin et, en la dépliant, en avait quadruplé la taille.

C’est impossible.

Sauf qu’il ne pouvait le nier. À moins que ses yeux — d’où coulaient des larmes qui gelaient sur ses joues — ne l’aient trompé, le tygre ne tenait plus une serviette de table, mais une serviette de bain. Tim tendit la main vers elle. Le tygre ne la lâcha que lorsque le petit garçon la tint d’une main ferme. Le vent soufflait si fort que même ce fauve de six cents livres s’ancrait au sol pour ne pas s’envoler, mais la serviette pendait mollement dans la main de Tim, comme si la tempête s’était calmée.

Tim fixa le tygre des yeux. Le tygre lui rendit son regard, parfaitement à l’aise dans le pandémonium qui l’entourait. Le petit garçon repensa au seau de fer-blanc, qui lui avait dispensé des visions comme l’avait fait la bassine d’argent du Collecteur. Dans de bonnes mains, avait dit ce dernier, n’importe quel objet peut devenir magique.

Y compris, peut-être, un humble carré de coton.

Celui-ci était toujours plié en deux — à tout le moins. Tim le déplia, et la serviette de bain devint une nappe. Il la leva devant lui et, bien que l’ouragan continue de souffler de toutes parts, l’air qui le séparait du tissu était parfaitement calme.

Et chaud.

Tim saisit des deux mains la serviette devenue nappe, la secoua, et voilà qu’elle devint un drap. Ce drap se posa en douceur sur la terre, bien que le vent projette alentour poussière, brindilles et cadavres de rouilleaux. En frappant la paroi incurvée du Dogan, toute cette gunna faisait un bruit de grêle. Tim rampa sous le drap puis hésita et se tourna vers les yeux d’émeraude du tygre. Avant de soulever le coin du tissu magique, il laissa son regard s’attarder sur les crocs acérés que le museau du fauve ne parvenait pas à dissimuler.

— Viens. Glisse-toi là-dessous. Le vent ni le froid ne peuvent y entrer.

Mais tu le savais déjà, pas vrai, Sai Tygre ?

Le tygre se coucha, tendit ses griffes admirables et rampa sur le ventre jusqu’à se faufiler sous le drap. Tim eut l’impression qu’un nid de câbles lui frôlait le bras lorsque le fauve se mit à l’aise : c’étaient ses moustaches. Puis son colossal corps velu s’allongea tout près de lui.

Il était considérable, ce corps, et une bonne moitié émergeait encore du mince abri de tissu blanc. Tim se redressa, luttant contre le vent qui lui martelait la tête et les épaules, et secoua le drap. Il entendit un claquement comme le tissu se dépliait à nouveau, pour devenir aussi grand que la voile d’un bateau. À présent, son ourlet effleurait le pied de la cage.

Le monde rugissait, l’air entrait en rage, mais sous la voile, tout n’était que paix. Si l’on ignorait le cœur battant de Tim, bien entendu. Mais lorsqu’il finit par se calmer, le petit garçon entendit un autre cœur, celui du tygre qui palpitait lentement sous ses côtes. Et qu’accompagnait un sourd grondement. Le tygre ronronnait.

— On est à l’abri, hein ? lui demanda Tim.

Le tygre le regarda quelques instants, puis ferma les yeux. C’était là une réponse parfaitement suffisante.

La nuit vint et avec elle le plus fort du coup de givre. Hors du champ protecteur de la magie qui s’était dissimulée sous l’aspect d’une humble serviette de table, le froid ne cessa de croître, encouragé par un vent qui souffla bientôt à plus de cent roues à l’heure. Les fenêtres du Dogan s’ornèrent d’épaisses cataractes de glace. Les arbres de fer qui l’entouraient commencèrent par imploser, puis s’effondrèrent, emportés vers le sud en une nuée meurtrière de branches, d’échardes et de troncs arrachés au sol. Le compagnon de Tim continuait à ronfler à ses côtés, oublieux de tout. Son corps s’étalait à mesure qu’il se détendait, poussant le petit garçon presque en dehors de leur refuge. Alors, il se surprit à donner un coup de coude au tygre, comme il l’aurait fait à un ami tirant la couverture à lui. Le fauve gronda et sortit ses griffes, mais il s’écarta un peu.