Выбрать главу

— Merci sai, murmura Tim.

Une heure après le coucher du soleil — ou peut-être deux, Tim avait perdu toute notion du temps —, un sinistre hurlement se joignit au vacarme du vent. Le tygre ouvrit les yeux. Avec un luxe de précautions, Tim souleva le bord de la voile pour jeter un coup d’œil. La tour surmontant le Dogan commençait à plier. Fasciné, il la regarda se transformer en potence. Puis, en un clin d’œil, elle se désintégra. À un instant donné, elle était là ; l’instant d’après, le vent emportait un tourbillon de lances d’acier dans un vaste chemin dégagé là où, naguère, s’était dressée une forêt d’arbres de fer.

Ensuite, ce sera le tour du Dogan, songea Tim, mais il se trompait. Le Dogan tint bon, comme il avait tenu bon durant des millénaires.

Jamais il ne devait oublier cette nuit, une nuit si étrange, si fabuleuse, que jamais non plus il ne put la décrire… ni s’en souvenir avec précision comme nous nous souvenons de notre vie quotidienne. Ce fut grâce à ses rêves qu’il finit par comprendre ce qu’il avait vécu, et il rêva du coup de givre jusqu’à son dernier jour. Et ce n’étaient pas des cauchemars qu’il faisait. Il faisait de beaux rêves. Des rêves rassurants.

La chaleur régnait sous la voile, et la masse endormie du fauve la faisait encore monter. Tim jeta un coup d’œil au-dehors, le temps de voir un trillion d’étoiles scintillant dans le dôme du ciel, bien plus qu’il n’en avait jamais vu de sa vie. On aurait dit que la tempête avait percé des petits trous dans le monde et l’avait changé en tamis. Par-delà étincelait le mystère de la Création. De tels spectacles n’étaient sûrement pas pour des yeux humains, mais il était sûr de bénéficier d’une dispense spéciale, car il gisait sous une couverture magique, à côté d’une créature que même les plus crédules des habitants de L’Arbre auraient considérée comme mythique.

En contemplant ces étoiles, il fut frappé d’une terreur sacrée, mais éprouva également un contentement aussi profond que durable, pareil à celui qui l’habitait, enfant, lorsqu’il se réveillait la nuit bien au chaud sous sa couette, encore à demi ensommeillé, écoutant le vent entonner son chant solitaire qui parlait d’autres lieux et d’autres vies.

Le temps est un trou de serrure, songea-t-il en s’abîmant parmi les étoiles. Oui, je le pense. Il nous arrive parfois de regarder au travers. Et le vent que nous sentons alors nous effleurer les joues — ce vent qui est comme une clé —, c’est le souffle de tout l’univers vivant.

Le vent rugissait dans le ciel anéanti, le froid s’accentuait, mais Tim Ross était en paix et bien au chaud, blotti contre un tygre. À un moment donné, il plongea dans un sommeil profond, apaisant et sans rêves. Il se sentit tout petit, volant sur les ailes du vent qui s’insinuait par le trou de serrure du temps. Il partait loin du Grand Canyon, survolait la Forêt sans Fin et le Fagonard, pour se retrouver au-dessus de la Piste du Bois de Fer, et il aperçut L’Arbre — courageux îlot de lumière au cœur de la nuit — avant de filer plus loin encore, oh ! beaucoup plus loin, jusqu’à l’autre bout de l’Entre-Deux-Mondes, là où une gigantesque Tour d’ébène se dressait jusqu’au ciel.

Un jour, j’irai là-bas ! Oui, un jour !

Puis le sommeil l’engloutit.

Le matin venu, le ululement du vent s’était réduit à une sourde vibration. La vessie de Tim était pleine. Il souleva la voile, rampa sur un sol où désormais perçait la roche nue et fila derrière le Dogan, émettant en respirant des panaches blancs aussitôt emportés par le vent. La masse du bâtiment l’abrita de celui-ci, mais comme il faisait froid ! Son urine était fumante et, lorsqu’il eut fait ses besoins, la flaque sur le sol commençait à geler.

Il rebroussa chemin à toutes jambes, luttant à chaque pas contre le vent et frissonnant de tous ses membres. Lorsqu’il se glissa sous la voile magique, retrouvant son refuge bien chaud, ses dents claquaient à grand bruit. Sans réfléchir à ce qu’il faisait, il étreignit le corps musclé du tygre, connaissant un instant de terreur lorsque ce dernier ouvrit les yeux et la gueule. Il émergea de celle-ci une langue qui lui parut aussi longue qu’un tapis d’escalier et aussi rose qu’une rose de la Nouvelle Terre. Elle lui lécha la joue et Tim frissonna une nouvelle fois, pas de peur, mais de nostalgie : cela lui rappelait son père l’embrassant le matin avant de remplir une cuvette pour se raser. Contrairement à son associé, il refusait de se laisser pousser la barbe — cela ne lui irait pas, disait-il.

Le tygre baissa la tête pour renifler le col de sa chemise. Tim gloussa comme il le chatouillait avec ses moustaches. Puis il se rappela les deux dernières popkins.

— On va se les partager, dit-il, mais je sais aussi bien que toi que tu pourrais les avaler toutes les deux si tu en avais envie.

Il donna une popkin au tygre. Elle disparut aussitôt, mais le fauve se contenta de regarder Tim lorsqu’il mangea l’autre. Il évita de lambiner, au cas où Sai Tygre aurait changé d’avis. Puis il rabattit la voile sur lui et se rendormit.

Lorsqu’il se réveilla de nouveau, il devait être midi. Le vent s’était bien calmé et, en sortant la tête de sous la voile, il constata que l’atmosphère s’était réchauffée. Cela dit, l’ersatz d’été dont la Veuve Smack s’était méfiée à juste titre appartenait au passé. Ainsi que ses provisions de bouche.

— Que mangeais-tu dans ta cage ? demanda-t-il au tygre. (Cette question le conduisit tout naturellement à la suivante :) Et combien de temps y es-tu resté ?

Le tygre se leva, fit quelques pas vers la cage en question et s’étira : une patte postérieure, puis l’autre. Il se dirigea vers le précipice et s’accroupit au bord du Grand Canyon pour faire ses besoins. Cela fait, il renifla les barreaux de sa prison puis se détourna de celle-ci comme si elle avait cessé de l’intéresser et revint auprès de Tim, qui continuait de l’observer, appuyé sur ses coudes.

Le fauve le gratifia d’un regard sombre — telle fut du moins son impression — puis détourna ses yeux verts, baissa la tête et, du bout de museau, releva la voile magique qui les avait protégés du coup de givre. La boîte métallique apparut à la vue. Tim ne se rappelait pas l’avoir ramassée, mais il avait dû le faire ; si elle était restée devant la porte, le vent l’aurait détruite ou emportée. Cela lui rappela la plume. Elle était toujours passée à sa ceinture. Il l’attrapa pour l’examiner avec attention, la caressant doucement. Ce devait être une plume de faucon… un faucon deux fois plus grand que la normale. Et blanc de surcroît, ce qu’il n’avait jamais vu.

— C’est une plume d’aigle, n’est-ce pas ? demanda-t-il. Par le sang de Gan, ça oui !

Le tygre semblait indifférent à cette plume, alors qu’il avait bien veillé à l’arracher aux griffes du vent. De son long museau duveté de jaune, il poussa la boîte vers Tim. Puis il le fixa des yeux.