Выбрать главу

Tim ouvrit la boîte. Il ne s’y trouvait plus que le flacon marron, qui, de par son aspect, devait contenir un médicament. Il l’attrapa et sentit aussitôt des fourmis dans ses doigts, comme lorsqu’il avait brandi la baguette du Collecteur au-dessus du seau en fer-blanc.

— Est-ce que je dois l’ouvrir ? Car tu ne le peux pas, c’est évident.

Le tygre demeura immobile, ses yeux verts rivés au flacon. On les aurait dits éclairés d’une lueur intérieure, comme si son cerveau irradiait la magie. Avec un luxe de précautions, Tim dévissa la capsule. En l’ôtant, il vit qu’un compte-gouttes y était fixé.

Le tygre ouvrit sa gueule. Sa volonté était claire, et cependant…

— Combien de gouttes ? demanda Tim. Pour rien au monde je ne voudrais t’empoisonner.

Le tigre se contenta d’écarter un peu plus les mâchoires, évoquant irrésistiblement un oisillon attendant la becquée.

Après quelques tâtonnements — jamais il n’avait utilisé de compte-gouttes, quoiqu’il ait vu Destry se servir d’un modèle plus perfectionné avec ses bêtes —, Tim réussit à aspirer du liquide. Du coup, le flacon se retrouva presque vide. Le cœur battant, il tendit le compte-gouttes au-dessus de la gueule du tygre. Il pensait savoir ce qui allait suivre, car il connaissait quantité de légendes sur les garous, mais il n’avait aucun moyen de savoir si le fauve était un homme métamorphosé.

— Je vais procéder goutte par goutte, dit-il au tygre. Si tu veux que j’arrête, tu n’as qu’à refermer la gueule. Hoche la tête si tu as compris.

Mais, comme précédemment, le tygre ne laissa rien trahir. Il se contenta d’attendre.

Une goutte… deux… trois… le petit tube se vidait… quatre… cin…

Soudain, la peau du tigre s’enfla et ondoya, comme si des souris captives cherchaient à s’en extirper. Son museau se désintégra pour révéler ses crocs, puis se reconstitua jusqu’à sceller sa gueule. Alors il poussa un rugissement étouffé, de souffrance ou d’indignation, un rugissement qui fit trembler la clairière.

Tim se carapata, terrorisé.

Les yeux d’émeraude du fauve s’exorbitèrent, comme montés sur ressort. Sa queue convulsive se rétracta, se déploya, se rétracta encore. Il se dirigea en titubant vers le précipice du Grand Canyon.

— Arrête ! hurla Tim. Tu vas tomber !

Le tygre se retrouva suspendu au bord de l’abîme, et l’une de ses pattes délogea un caillou de la falaise. Puis il passa derrière la cage qui l’avait piégé, et ses rayures frémirent avant de s’estomper. Sa tête aussi changeait de forme. Il en émergea du blanc, puis du jaune vif là où s’était trouvé son museau. Tim entendit un bruit de meuleuse, comme si son squelette se reconfigurait.

Derrière la cage, le tygre poussa un rugissement… qui se transforma en un cri des plus humain. La créature floue et mouvante se dressa sur ses pattes postérieures et, en lieu et place de ses coussinets, Tim vit d’antiques bottes noires. Et ses griffes devinrent des sigleus argentés : lunes, croix et spirales.

L’occiput du tygre continua de croître jusqu’à devenir le chapeau pointu que Tim avait vu dans le seau. Son menton blanc crût pour se transformer en barbe étincelante de givre sous la caresse glaciale du soleil. On l’aurait dite riche de rubis, d’émeraudes, de saphirs et de diamants.

Puis le tygre disparut et Maerlyn de l’Eld apparut dans toute sa majesté devant le petit garçon émerveillé.

Il ne souriait pas, alors qu’il souriait dans la vision qu’en avait eue Tim… sauf qu’il ne s’agissait pas de sa vision. C’était un glam du Collecteur, conçu pour le conduire à sa perte. Le vrai Maerlyn le gratifiait d’un regard plein de gentillesse, mais aussi de gravité. Le vent faisait claquer sa robe de soie blanche, révélant les contours d’un corps si émacié qu’on aurait dit un squelette.

Tim mit un genou à terre, inclina la tête et porta à son front un poing tremblant. Il tenta de dire Aïle, Maerlyn, mais il avait perdu sa voix et ne réussit à émettre qu’un croassement.

— Relève-toi, Tim, fils de Jack, dit le mage. Mais, avant cela, referme le flacon. Il y reste quelques gouttes, j’intuite, et elles te seront fort utiles.

Tim leva des yeux interrogateurs sur la haute silhouette campée près de la cage où elle avait été emprisonnée.

— Pour ta mère, ajouta Maerlyn. Pour les yeux de ta mère.

— Tu dis vrai ? murmura Tim.

— Aussi vrai que la tortue qui porte le monde. Tu as fait un long chemin, tu t’es montré très brave — et aussi un peu stupide, mais passons, car cela va souvent de pair, en particulier chez les jeunes gens — et tu m’as libéré d’une forme dans laquelle j’étais longtemps resté piégé. Pour cela, tu as droit à une récompense. Rebouche le flacon et relève-toi.

— Grand merci, fit Tim.

Il avait les mains tremblantes et les yeux brouillés de larmes, mais il réussit à revisser la capsule sans perdre une goutte du flacon.

— Je croyais que vous étiez le Gardien du Rayon, ça oui, mais Daria m’a détrompé.

— Et qui est donc cette Daria ?

— Une captive comme vous. Prisonnière d’une petite machine que m’avaient donnée les habitants du Fagonard. Je crois bien qu’elle est morte.

— J’en suis désolé, mon garçon.

— C’était mon amie, ajouta Tim.

Maerlyn hocha la tête.

— C’est un triste monde que celui-ci, Tim Ross. Quant à moi, comme ce Rayon est celui du Lion, il a jugé fort drôle de m’imposer la forme d’un félin. Mais pas celle d’Aslan, oh ! non, car c’est été une magie hors de sa portée… quoi qu’il en dît. Pourtant, il aurait bien aimé pouvoir tuer Aslan et tous les autres Gardiens afin d’abattre les Rayons.

— Le Collecteur, murmura Tim.

Rejetant la tête en arrière, Maerlyn partit d’un grand rire. Son chapeau pointu resta en place, ce qui aux yeux de Tim était le comble de la magie.

— Non, non, celui-là n’y est pour rien. Une longue vie et un peu de magie, c’est tout ce qu’il peut faire. Non, Tim, il est un être plus puissant que l’homme à la large cape. Quand le Grandiose pointe le doigt sur lui, la large cape prend ses jambes à son cou. Ce n’est pas le Roi Rouge qui a eu l’idée de t’envoyer ici, et celui que tu appelles le Collecteur paiera pour sa bêtise, je crois bien. Il est trop précieux pour qu’on le tue, mais on ne manquera pas de le châtier. Si fait, à n’en point douter.

— Que va-t-il lui faire, ce Roi Rouge ?

— Mieux vaut ne pas s’y attarder, mais une chose est sûre : on ne le verra plus jamais à L’Arbre. C’en est fini de sa collecte d’impôts.

— Et ma mère… va-t-elle recouvrer la vue ?

— Si fait, car tu m’as bien servi. Et tu en serviras bien d’autres dans ta vie. (Il désigna la ceinture de Tim.) Cette arme n’est que la première de celles que tu porteras, la première et la plus légère.

Tim considéra le quatre-coups passé à sa ceinture, mais ce fut la hache de son père qu’il saisit.

— Non, le pistolet, ce n’est pas pour les gens comme moi, sai. Je ne suis qu’un gars de la campagne. Et je serai bûcheron, comme mon père. L’Arbre est mon village et j’y demeurerai.

Le vieux mage lui adressa un regard entendu.

— C’est ce que tu dis en tenant cette hache, mais que dirais-tu en tenant ce pistolet ? Et surtout, que dirait ton cœur ? Ne réponds pas, car la vérité se lit dans tes yeux. Le ka t’emmènera bien loin de L’Arbre.