Выбрать главу

— Mais j’aime mon village, murmura Tim.

— Si fait, et tu y resteras encore un temps, alors ne t’inquiète pas. Mais entends et obéis.

Il se plaqua les mains sur les genoux et pencha son corps étique au-dessus du petit garçon. Le vent agitait faiblement sa barbe, faisant étinceler les joyaux qui l’ornaient. Son visage, quoique aussi émacié que celui du Collecteur, respirait la gravité plutôt que la malice, la gentillesse plutôt que la cruauté.

— Quand tu retourneras dans ton cottage — à l’issue d’un périple plus rapide que celui qui t’a mené ici, et aussi moins risqué —, tu iras voir ta mère pour mettre dans ses yeux les dernières gouttes du flacon. Ensuite, tu lui donneras la hache de ton père. Tu as bien compris ? Sa pièce, tu la porteras durant toute ta vie — quand on te mettra en terre, tu l’auras toujours pendue à ton cou —, mais donne la hache à ta mère. Et sans tarder.

— P… pourquoi ?

Le front de Maerlyn se plissa un peu plus ; sa bouche se fit plus amère encore ; soudain, toute gentillesse disparut de ses traits, pour être remplacée par une terrifiante volonté.

— Il ne t’appartient pas de le demander, mon garçon. Quand vient le ka, il vient comme le vent — comme le coup de givre. Obéiras-tu ?

— Oui, répondit Tim, un peu effrayé. Je lui donnerai la hache de mon père.

— Bien.

Le mage se tourna vers la voile sous laquelle tous deux avaient dormi et leva les mains. Le bord le plus proche de la cage se souleva en claquant, puis la voile se plia, devenant soudain deux fois plus petite. Elle se plia une nouvelle fois, se transformant en simple nappe. Les femmes de L’Arbre goûteraient sûrement ce genre de magie pour faire leur ménage, songea Tim, et il se demanda si cette idée tenait du blasphème.

— Non, non, tu as sûrement raison, dit Maerlyn d’un air absent. Sauf que ça marcherait forcément de travers. Même pour un vieux briscard comme moi, la magie recèle toujours son lot de surprises.

— Sai… c’est vrai que vous vivez à rebours du temps ?

Maerlyn leva les mains en signe d’agacement amusé ; en se retroussant, ses manches révélèrent des bras aussi grêles, aussi blancs que les branches d’un bouleau.

— C’est ce que pense tout le monde, et si j’affirmais le contraire, personne ne me croirait, n’est-ce pas ? Je vis comme je vis, Tim, et, à dire vrai, je me suis plus ou moins retiré des affaires. Est-ce qu’on t’a aussi parlé de ma maison magique perdue dans la forêt ?

— Si fait !

— Et si je te disais que je vis en fait dans une grotte, avec pour seul mobilier une table et une paillasse, et si tu le répétais autour de toi, penses-tu que les gens te croiraient ?

Tim réfléchit puis secoua la tête.

— Non. D’ailleurs, jamais ils ne croiraient que je vous ai rencontré.

— Tant pis pour eux. Revenons à toi… es-tu prêt à repartir ?

— Puis-je encore vous poser une question ?

Le mage leva l’index.

— Oui, mais une seule. Car je me suis langui des années dans cette cage — qui n’a pas bougé d’un pouce en dépit du vent, ainsi que tu peux le constater —, et je me suis lassé de chier dans ce trou. La vie simple, ça va bien un moment, mais il y a des limites. Pose ta question.

— Comment le Roi Rouge a-t-il pu vous capturer ?

— Il ne peut capturer personne, Tim — lui-même est un captif en haut de la Tour Sombre. Mais il possède certains pouvoirs, oui-là, et certains émissaires. Celui qui a croisé ta route n’est pas le plus puissant, loin de là. Un homme est venu me voir dans ma grotte. Je l’ai pris pour un inoffensif colporteur, car sa magie était puissante. Une magie dont l’avait investi le Roi, comme tu l’as sans doute intuité.

Tim risqua une autre question :

— Une magie plus puissante que la vôtre ?

— Non, mais…

Maerlyn poussa un soupir et contempla le ciel matinal. À son grand étonnement, Tim vit que le magicien avait honte.

— J’étais ivre, lâcha-t-il.

— Oh ! fit Tim d’une petite voix.

Il n’y avait rien d’autre à dire.

— Assez palabré, dit le mage. Assieds-toi sur le dibbin.

— Le quoi ?

D’un geste, Maerlyn désigna la serviette devenue voile, qui avait à présent retrouvé la taille d’une nappe.

— Ce truc-là. Et n’aie pas peur de le salir. Il a été foulé par des bottes encore plus crottées que les tiennes.

Tim, qui craignait précisément cela, s’avança sur la nappe et s’y assit.

— Maintenant, la plume. Serre-la fort. Elle vient de la queue de Garuda, l’aigle qui garde l’autre bout de ce Rayon. C’est du moins ce que l’on m’a dit, quand j’étais aussi petit que toi — eh oui ! que dis-tu de cela, Tim, fils de Jack ? On m’a également raconté que les bébés naissaient dans les choux.

Ce fut à peine si Tim l’entendit. Il prit la plume que le tygre avait empêché de s’envoler et la tint fermement.

Maerlyn le fixa un moment sous le rebord de son chapeau jaune. — Une fois arrivé chez toi, quelle est la première chose que tu feras ?

— Je mettrai des gouttes dans les yeux de mama.

— Bien ; et la seconde ?

— Je lui donnerai la hache de mon pa.

— Surtout, n’oublie pas.

Le vieil homme se pencha sur lui pour déposer un baiser sur son front et, l’espace d’un instant, le monde tout entier brilla aux yeux de Tim avec autant d’éclat que les étoiles au plus fort du coup de givre. L’espace d’un instant, tout était .

— Tu es un bon garçon et tu as un brave cœur — et c’est ainsi que l’on t’appellera. Maintenant, pars avec toute ma reconnaissance et vole jusqu’à chez toi.

— V… voler ? Mais comment ?

— Comment t’y prends-tu pour marcher ? Contente-toi d’y penser. De penser à chez toi. (Le vieil homme se fendit d’un sourire radieux, qui fit naître mille fines rides au coin de ses yeux.) Car, ainsi que l’a jadis affirmé quelqu’un de célèbre, rien ne vaut son chez-soi. Vois-le ! Vois-le très bien !

Alors Tim pensa au cottage où il avait grandi, et à la chambre où il s’endormait chaque soir en écoutant le vent au-dehors, qui lui parlait d’autres lieux et d’autres gens. Il pensa à la grange où dormaient Misty et Bitsy et espéra que quelqu’un les avait nourries. Willem-les-Blés, peut-être. Il pensa à ce printemps où il avait rempli plein de seaux d’eau. Il pensa surtout à sa mère : son corps bien charpenté, aux larges épaules, ses cheveux châtains, ses yeux rieurs, si rieurs avant que ne soient venus le chagrin et les soucis.

Comme tu me manques, mama… pensa-t-il, et, alors qu’il pensait cela, la nappe s’éleva au-dessus de la roche et plana sur son ombre.

Tim poussa un hoquet. La nappe frémit puis vira sur elle-même. Il était maintenant plus haut que le chapeau pointu de Maerlyn, et ce dernier dut lever les yeux vers lui.

— Et si je tombe ? s’écria Tim.

Maerlyn s’esclaffa.

— Tôt ou tard, c’est notre lot à tous. Accroche-toi à la plume ! Le dibbin ne t’abandonnera pas tant que tu tiendras la plume et penseras à ton chez-toi !

Tim serra la plume entre ses doigts et pensa très fort à L’Arbre : la grand-rue, la forge avec la chapelle funéraire derrière, le cimetière, les fermes, la scierie au bord de la rivière, le cottage de la Veuve et — plus important que tout — son lopin et sa place. Le dibbin s’éleva encore, resta un moment immobile au-dessus du Dogan (comme s’il attendait de se décider) puis vola vers le sud dans le sillage du coup de givre. Il avançait à faible allure, mais, lorsque son ombre courut parmi les chablis festonnés de gel à quoi se réduisait désormais l’immense forêt, il commença à prendre de la vitesse.