Une horrible idée vint à Tim : et si le coup de givre avait frappé L’Arbre, le gelant et tuant tous ses habitants, y compris Nell Ross ? Il se retourna pour poser la question à Maerlyn, mais celui-ci avait déjà disparu. Tim le revit plus tard, mais lui aussi était alors un vieillard. Et cette histoire-là est pour un autre jour.
Le dibbin s’éleva jusqu’à ce que le monde devienne une carte. Mais la magie qui avait protégé de la tempête Tim et son compagnon velu était toujours active et, bien qu’il entende les derniers souffles glacés du coup de givre agiter l’air autour de lui, il demeurait au chaud. Il était assis sur la nappe tel un jeune prince de Mohaine sur un élaphonte, la Plume de Garuda brandie devant lui. En fait, il avait l’impression d’être Garuda, survolant une vaste étendue sauvage évoquant une gigantesque robe, d’un vert si foncé qu’il en devenait noir. Mais cette robe était parcourue d’une profonde entaille grise, comme si son tissu en se déchirant avait révélé un jupon crasseux. Le coup de givre avait tout dévasté sur son parcours, quoique la forêt dans son ensemble n’ait guère souffert. La trace qu’il avait laissée était large d’à peine quarante roues.
Mais cela avait suffi pour détruire le Fagonard. Le marécage noir s’était transformé en champ de glace d’un blanc jaunâtre. Tous les arbres gris et difformes qui y poussaient avaient été arrachés du sol. Naguère verts, les îlots flottants n’étaient plus que des amas de glace laiteuse.
Le bateau de la tribu s’était échoué sur l’un d’eux. Tim repensa à Timonier, au Chef et à tous les autres, et pleura des larmes amères. Sans eux, il serait à présent un cadavre glacé gisant cinq cents pieds plus bas. Les hommes-plantes l’avaient nourri et lui avaient offert Daria, sa bonne fée. Ce n’était pas juste, pas juste, pas juste. Ainsi s’épancha son cœur d’enfant, puis ce cœur d’enfant mourut un peu. Car ainsi va le monde.
Avant de laisser le marécage derrière lui, il vit autre chose qui lui brisa le cœur : une tache noire autour de laquelle la glace avait fondu. De gros glaçons gris flottaient autour d’un énorme cadavre gisant sur le flanc comme le bateau de la tribu. C’était le dragon femelle qui l’avait épargné. Il l’imagina — sans aucun effort, oui-là — affrontant le coup de givre de son souffle brûlant, mais il avait fini par succomber, comme tout ce qui vivait dans le Fagonard. Celui-ci était désormais le royaume de la mort gelée.
Le dibbin commença à descendre au-dessus de la Piste du Bois de Fer. Peu à peu, il se rapprocha du sol, pour se poser finalement dans le chicot Cosington-Marchly. Avant cela, Tim avait eu le temps de voir que la trajectoire du coup de givre, initialement orientée plein sud, avait obliqué vers l’ouest. Par ailleurs, les dégâts semblaient moins importants ici, comme si la tempête avait perdu de sa violence. Il pouvait espérer qu’elle avait épargné le village.
Il examina le dibbin avec soin puis passa les mains au-dessus. — Plie-toi ! ordonna-t-il, se sentant un peu bête.
Le dibbin ne bougea pas, mais, lorsqu’il se pencha vers lui pour le ramasser, il se plia une fois, puis deux, puis trois, diminuant de taille sans gagner en épaisseur. Quelques secondes plus tard, il ressemblait à une banale serviette de table gisant sur le sol. Une serviette qu’on hésiterait à utiliser, car elle était ornée d’une superbe empreinte de botte.
Tim glissa le dibbin dans sa poche et se mit en route. Lorsqu’il atteignit les bosquets de florus (où la plupart des arbres étaient encore debout), il commença à courir.
Il contourna le village, car il ne voulait pas perdre du temps à répondre à des questions. Si tant est qu’on prenne la peine de lui en poser. Le coup de givre avait plus ou moins épargné L’Arbre — virant à l’ouest et gagnant les hauteurs —, mais les villageois étaient occupés à inspecter leurs champs et à calmer leurs bêtes, parfois arrachées de justesse à des étables détruites. La scierie était réduite en pièces. La rivière avait emporté ses murs et sa charpente et il n’en restait que les fondations.
Il suivit le cours du Stape, comme le jour où il avait trouvé la baguette magique du Collecteur et contemplé des visions dans un seau en fer-blanc. La source, gelée par le coup de givre, commençait tout juste à reprendre vie, et bien que le toit du cottage ait perdu quelques-uns de ses bardeaux en florus, le bâtiment proprement dit n’avait pas bougé. Sa mère devait s’y trouver toute seule, car on ne voyait ni mule ni chariot devant la porte. Si Tim pouvait comprendre que les villageois se soient avant tout souciés de leurs lopins, il ne put s’empêcher de céder à la colère. Abandonner en pleine tempête une femme aveugle et invalide… ce n’était pas correct. Et ça ne ressemblait pas aux habitants de L’Arbre.
On a dû l’emmener à l’abri, se dit-il. Au grand hall, sans doute.
Puis il entendit venant de la grange un braiement qui lui était inconnu. Il passa la tête à l’intérieur et sourit. Attaché à un poteau, Sunshine, le petit âne de la Veuve Smack, mâchonnait du foin.
Tim plongea la main dans sa poche et fut pris de panique en constatant que le précieux flacon ne s’y trouvait plus. Puis il le localisa sous le dibbin et se calma. Il monta sur le perron (le grincement familier de la troisième marche lui donna l’impression de rêver) et ouvrit la porte. Il faisait bien chaud, car la Veuve avait fait du feu dans la cheminée, dont il ne subsistait plus qu’un lit de cendres grises et de braises rosées. Elle s’était endormie dans le fauteuil de pa et lui tournait le dos. Quoique impatient de retrouver sa mère, il prit soin de se déchausser. La Veuve s’était dévouée pour la veiller quand tout le monde était trop occupé ; elle avait fait du feu pour éloigner le froid ; alors même que le village semblait promis à la ruine, elle n’avait pas oublié de rendre service. Pour rien au monde Tim n’aurait voulu la réveiller.
Il s’avança sur la pointe des pieds jusqu’à la porte de la chambre, qui était restée ouverte. Sa mère était couchée, les mains jointes sur la couverture, ses yeux aveugles fixés au plafond.
— Mama ? murmura Tim.
L’espace d’un instant, elle resta sans réagir, et Tim se sentit pris d’une terreur glacée. J’arrive trop tard. Elle est morte.
Puis Nell se redressa sur ses coudes, laissant choir ses cheveux en cascade sur l’oreiller, et se tourna vers lui. Un espoir fou illumina son visage.
— Tim ? Est-ce toi, ou bien est-ce que je rêve ?
— Tu es réveillée, dit-il.
Et il se jeta dans ses bras.
Elle l’étreignit farouchement et lui couvrit le visage de baisers comme seule une mère peut en donner.
— J’ai cru que tu étais mort ! Oh, Tim ! Et quand la tempête s’est levée, je l’ai cru pour de bon, et moi aussi j’ai voulu mourir. Où étais tu passé ? Comment as-tu pu me briser le cœur comme ça, méchant garçon ?
Et ce fut une nouvelle pluie de baisers.
Tim s’abandonna en souriant, réjoui de sentir son odeur et sa présence familières, puis il se rappela ce que lui avait dit Maerlyn : Une fois arrivé chez toi, quelle est la première chose que tu feras ?