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Adalbert devait penser à l’unisson car, tandis qu’ils redescendaient vers le bord du lac, il l’entendit s’interroger :

— Je me demande si cette mascarade est une si fulgurante idée !

— J’y pensais aussi mais, à la réflexion, je crois que ce n’est pas si mal imaginé… D’abord la ressemblance n’est pas frappante. En outre, nos Borgia n’ont fait qu’entrevoir Tante Amélie à l’Opéra, le fameux soir de La Traviata où elle avait vraiment l’air d’une reine. Quand ils habitaient la Croix-Haute, ils ont certainement vu ou seulement aperçu à plusieurs reprises le cousin Hubert dont le physique de vieille tortue montée en graine est plutôt frappant. Cet accoutrement permet de le dissimuler parfaitement. Enfin, s’ils apprennent qui sont leurs nouveaux voisins – et ils s’en inquiéteront certainement ! –, ils n’auront aucune raison de redouter une vieille Américaine un peu folle venue réchauffer ses rhumatismes au soleil de Lugano flanquée de son majordome et de son jardinier. Et comme ce ne sont pas les seuls étrangers, bizarres ou pas, à se laisser séduire par ce magnifique paysage, on en restera là. Je crois d’ailleurs que Langlois, quand on lui aura expliqué, devrait être d’accord !

— À moins qu’il ne pique une rogne ! Avec lui, il est difficile de prévoir ses réactions… Je suis conscient que c’est un policier remarquable mais il est à peu près aussi facile à décrypter que son collègue de Scotland Yard.

Aldo en convint. Et plus encore lorsqu’arrivé à l’hôtel le portier lui remit un télégramme aussi bref que comminatoire :

« Rentrez aussi vite que possible – Langlois. »

Suffoqués, ils se regardèrent un instant sans rien dire. Finalement, Adalbert soupira :

— Ce qui est particulièrement agaçant chez lui, c’est cette façon qu’il a de nous traiter comme n’importe lequel de ses sous-fifres !

— Je ne suis même pas sûr que ce ne soit pas moins gracieux ! Cela dit, qu’est-ce qu’on fait ? On part tout de suite ?

— Pas question ! Ce cher ami oublie que tu es encore convalescent ! En principe, il s’entend. Alors on dîne, on dort et demain matin à l’aurore on reprend la route ! Le plus court chemin pour rentrer à Paris ? demanda-t-il en s’adressant au portier.

— Lucerne et Bâle, monsieur. Cela donne, je crois, deux cent… soixante-cinq kilomètres…

— Parfait ! Vous voudrez bien faire préparer la note pour sept heures demain ?…

— Ce sera fait, monsieur !

Adalbert revint prendre le bras de son ami, visiblement très soucieux :

— Allons boire un verre au bar ! Mon petit doigt me dit que tu en as un urgent besoin.

— Pas toi ? Je me demande ce qui nous attend demain !

— Environ huit cents bornes ! Et ne te mets pas martel en tête à l’avance ! S’il était arrivé quelque chose rue Alfred-de-Vigny, Langlois y mettrait sans doute un peu plus de formes ! Il est assez abrupt mais ce n’est pas un sauvage !

Ce soir-là, aux alentours de onze heures, Wishbone et le professeur – débarrassé de ses atours ! – grimpèrent à leur observatoire, l’un avec sa pipe, l’autre avec son cigare, afin d’observer le paysage nocturne faiblement éclairé par la lune en son dernier quartier mais qui ne perdait rien de sa magie. Un mince ruban d’argent glissait à la surface du lac serti comme une pierre précieuse, par les lumières de Lugano et de leur éparpillement sur les deux rives.

— C’est bien beau, cet endroit ! soupira l’Américain. Votre pays de Loire l’est aussi, se hâta-t-il d’ajouter en prévision d’une quelconque réaction. Mais quand on est très malade et que l’on possède une belle maison, se faire porter dans une chambre sans vue au château de la Croix-Haute, cela paraît un rien bizarre…

— Vous faites allusion au vieux Catannei ? Il est probable que l’on ne lui ait pas demandé son avis. Cet homme arrivé en ambulance et que l’on gardait pratiquement au secret était grandement pratique pour éloigner les curieux ! Cela dit, je suis d’accord avec vous, c’est sûrement plus agréable de trépasser – en admettant que l’on puisse trouver quelque agrément à la chose ! – en face d’un tel décor ! D’autant que cette demeure est plus aimable qu’un logis féodal, si admirable soit-il !… Tiens ! On dirait que ça bouge chez nos voisins ?

En effet, deux des portes-fenêtres donnant sur la terrasse venaient de s’éclairer. Une main invisible ouvrit l’une d’elles, sans doute pour laisser entrer la douceur de la nuit où s’attardait un parfum de lilas. Quelques instants plus tard, le piano de tout à l’heure préludait. Et une voix de femme se fit entendre…

La main de Cornélius se crispa sur le fourneau de sa pipe. Cette voix, il croyait bien la reconnaître pour celle qui l’avait tenu captif pendant tant de jours… Cependant ce ne fut qu’une impression fugitive. Seulement quelques notes et elle parut trébucher, repartit plus voilée, plus rauque aussi. Hubert tourna un regard inquiet vers son ami :

— Vous pensez que c’est… la Torelli ?

— Je l’ai cru un instant mais à présent…

— Ce serait assez normal qu’elle soit ici.

— Sans doute, mais on a plutôt l’impression que c’est quelqu’un qui essaie de lui ressembler. Et je ne connais ni cette musique ni la langue dans laquelle on chante...

— C’est la « Chanson de Solveig », de Grieg ! Du norvégien ! Une chanson d’amour nostalgique, certes, mais non désespérée ! Écoutez ça. La voix devient rauque comme si elle allait se briser…

Elle se brisa d’ailleurs presque aussitôt sur une toux suivie d’un cri de rage qui s’acheva en sanglots puis ce fut le silence. Peu après la lumière s’éteignit mais la fenêtre resta ouverte encore quelques minutes. Jusqu’à ce que l’on vienne la refermer…

Les deux hommes demeurèrent un moment sans parler, regardant la grande demeure où ils ne voyaient plus rien d’éclairé, mais comme ils ne la surveillaient pas de face mais en biais, il était possible qu’il y eût de la lumière aux fenêtres les plus éloignées sans qu’ils puissent s’en rendre compte si les rideaux étaient tirés.

Cornélius ôta sa pipe de sa bouche :

— J’aimerais savoir ce qui se passe dans cette baraque ! fit-il entre ses dents.

— Nous venons seulement d’arriver ! Mais comme nous sommes là pour ça, il faut prendre patience, mon ami ! Dans l’immédiat, c’est Boleslas que je vais expédier à la chasse aux renseignements. Il y a un marché demain, en bas. Il ira faire connaissance et il m’étonnerait fort qu’il ne nous rapporte pas un commérage !

— Vous croyez ? Pardonnez-moi mais il a l’air légèrement… empaillé !

— Il n’en a que l’air. En fait, il est très futé…

— Futé ?

— Habile… astucieux ! En plus la langue ne lui pose aucun problème. Comme tous les Slaves il doit en pratiquer cinq ou six… facilement ! Enfin il joue les imbéciles comme personne ! Sur ce, venez boire un verre et allons nous coucher. Un : je ne pense pas qu’une veille s’impose cette nuit. Et deux : on l’a bien mérité !

Le professeur feignait la décontraction pour dissimuler la vague inquiétude qui lui venait. Il n’ignorait rien de ce qu’avaient été les relations entre son nouvel ami et la cantatrice meurtrière. Se pourrait-il qu’il subsistât dans le cœur ingénu une ultime braise mal éteinte et capable de renaître ?… Il allait falloir veiller au grain ! Et peut-être prévenir son cousin et son ancien élève tant qu’ils étaient encore dans le pays !