Adalbert qui roulait au ralenti allait arrêter la voiture quand deux « hirondelles » en bicyclettes surgirent de la nuit, les croisèrent et leur jetèrent un coup d’œil avant de poursuivre leur chemin.
— Faut trouver un coin où se garer au cas où ils reviendraient !
— Cela m’étonnerait. Ils doivent faire une ronde…
— Dans le doute…
Un peu plus loin on avisa l’angle d’une petite rue sans réverbères. L’endroit idéal ! On s’y rangea et on revint à pied vers l’objectif dont le premier obstacle ne leur avait pas échappé : une grille de fer forgé noir armée de pointes comme il se devait enchâssée entre des murets de parpaings où elle se continuait.
— Au boulot ! murmura Adalbert. Fais le guet !
Mais la serrure ne se défendit guère et le vantail s’ouvrit sans même un grincement. Par chance, l’allée contournant le motif central était revêtue de sable et non de gravillons. Cela permis à leurs pieds chaussés de crêpe d’atteindre les buissons sans susciter le moindre bruit. En revanche, celui qui leur parvint par une fenêtre ouverte – l’orage menaçait et l’on devait fumer à l’intérieur – était caractéristique.
— On joue au billard là-dedans ! souffla Aldo.
Avec mille précautions ils se glissèrent dans la haie qui, peu épaisse, ne leur donna guère de difficulté et se redressèrent jusqu’à ce que leurs yeux atteignissent le ras de la fenêtre.
Le meuble principal de ce salon, meublé à l’anglaise et confortable, était en effet un magnifique billard. Il y avait là trois hommes. L’un âgé et d’une surprenante beauté sous ses cheveux blancs fumait un cigare dans un fauteuil roulant auprès d’un guéridon supportant des verres et des flacons. Il regardait les autres, nettement plus jeunes et qui semblaient absorbés par leur jeu. L’un d’eux était Gaspard Grindel – c’était lui qui jouait ! –, le second, à peu près du même gabarit et offrant quelque ressemblance avec lui, l’observait tout en remettant de la craie bleue sur l’embout de sa canne.
Une fesse sur un coin du billard, Grindel tentait un coup difficile quand, soudain, il expédia d’un geste de colère la queue sur le feutre vert.
— Laissons tomber ! Je ne suis bon à rien, ce soir !
— Tu es surtout trop nerveux, observa le vieil homme. Viens plutôt boire un verre ! Cela te détendra. Mais un seul ! Tu n’as presque rien mangé au dîner !
En même temps il présentait un whisky dont Grindel avala la moitié avant d’aller s’asseoir dans un fauteuil de cuir.
— Il en faudrait davantage pour me détendre les nerfs. Je n’arrive pas à dormir une nuit entière depuis le coup de téléphone de ce salopard !
Le troisième homme se servit lui-même et eut un rire moqueur :
— Notre brillant banquier aurait-il des nerfs de jeune fille ? Qui l’aurait cru ?
— Oh toi, tu ferais mieux de la boucler ! Si tu n’avais pas raté Morosini on n’en serait pas là… Lisa serait sous les voiles d’un deuil qui ne devrait pas lui peser trop lourd après les turpitudes de son conjoint et moi j’attendrais béatement qu’elle accepte de m’épouser.
— Tu as un certain culot de me le reprocher ! À moi le sale travail tandis que Monsieur n’avait rien d’autre à glander que tendre les bras et prodiguer ses consolations à la belle ! C’est un peu simplet ! Seulement moi, mon vieux, je ne suis pas Guillaume Tell !
— Tu l’as d’ailleurs manqué d’un cheveu et tu l’as tout de même expédié à l’hôpital pour un bon moment ! fit « l’ancêtre » sur le mode apaisant. Et revenant à Gaspard : Tu es injuste ! Le coup était beau puisque l’homme a été atteint à la tête et ce n’est pas la faute de ton frère s’il se trouvait dans une ville de province un champion de la chirurgie crânienne ! C’est un manque de chance, voilà tout. Mais la chance elle tourne et une occasion peut se représenter ! Et cette fois Mathias ne le loupera pas !
— Je sais ça, père ! Il n’en reste pas moins que ce n’est pas le plus important pour le moment. On m’a accordé quinze jours. Quatre ont déjà passé. Et je ne sais même pas où mon « associé » entend procéder à l’échange : la moitié de la collection contre le cadavre – l’authentique cette fois ! – de Kledermann ! Rien ne m’assure que ce n’est pas un piège et que je ne vais pas me faire assassiner !
— Ce n’est pas son intérêt, rassura Mathias. Ai-je rêvé ou a-t-il évoqué la collection Morosini ?
Grindel haussa les épaules et alla se resservir.
— Qu’est-ce qui me dit que ce n’est pas un leurre destiné à me rendre confiance ? Il doit forcément se douter que la mienne en a pris un sacré coup ! Il est habile, crois-moi ! C’est un excellent comédien. Quand j’ai fait sa connaissance au casino de Campione d’Italia où je venais de me faire ratisser jusqu’à l’os… et même un peu plus parce que j’avais joué… plus que je ne possédais…
— L’argent de ta banque ?
— En quelque sorte !… il s’est montré d’une incroyable gentillesse… au point de me rendre ce que j’avais perdu. Contre lui d’ailleurs !
— On sait ça ! grogna Mathias. Et ça ne t’a pas paru suspect ? À moins d’avoir affaire à une réincarnation de saint Vincent de Paul ou de saint François d’Assise, il ne doit pas y avoir sur terre un seul joueur capable de rendre son gain !
— Pourquoi pas ? fit Schurr. Dès l’instant où l’on sait à qui l’on s’adresse. Un banquier d’abord et ensuite le neveu d’un milliardaire possesseur d’une des plus belles collections de joyaux au monde ! Il avait dû repérer ton frère depuis un bout de temps ! De toute façon, ce n’est pas l’heure de noyer le poisson. Il faudra faire face à la situation telle qu’elle se présente : connaître le point de rencontre… et s’y rendre ensemble ! Ce pourrait être Lugano ? C’est chez lui. Il se méfierait moins.
— C’est justement le problème : la rencontre ! Il va falloir que je retourne avenue de Messine où je ne me sens plus en sécurité…
— Ce n’est pas obligatoire. Si tu as la possibilité de l’atteindre, n’attends pas la fin du délai et appelle-le… Dans trois ou quatre jours par exemple, sans jouer l’affolement bien entendu mais en laissant entendre que tu redoutes d’être surveillé. Tu pourrais préciser que tu ne verrais aucun inconvénient à poser les jalons en vue de vous approprier la collection du Vénitien, après quoi…
— Si on allait se coucher ? coupa Mathias en s’étirant. Moi j’ai sommeil… et mes nuits sont excellentes. Mais je ne vous empêche pas de continuer à vous creuser la cervelle ! Vous me raconterez vos conclusions au petit déjeuner… Je vous souhaite une bonne nuit !
— Tu vas faire un tour au jardin ? demanda Schurr.
— Ma foi non. Je n’en vois pas l’intérêt ! D’autant qu’il commence à pleuvoir ! ajouta-t-il en approchant de la fenêtre sous laquelle les deux observateurs se firent tout petits. Mais c’était pour la fermer et ils respirèrent mieux. D’ailleurs de grosses gouttes d’eau commençaient à tomber.
— Filons d’ici ! souffla Adalbert…
Ils gagnèrent le couvert des arbres afin d’être visibles le moins possible puis se courbèrent le long du muret précédant la grille qu’Adalbert avait eu la précaution de ne pas refermer, se glissèrent dans l’entrebâillement et, une fois hors de vue, se redressèrent pour rejoindre la voiture, mais à cet instant, Aldo s’arrêta, sortit la lettre de sa poche et revint sur ses pas pour l’introduire dans la boîte de la grille, après avoir sali le coin du timbre.