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— Eh là ! Doucement ! Ça m’étonnerait que le patron soit d’accord pour que je fréquente les palaces ! Vous n’auriez pas la taille en dessous ?

— Justement ! Cela vous reposera… et vous serez notre invité. Que Grindel soit arrêté en route ne change rien. Il faut que nous soyons au rendez-vous ! À ce propos, j’ai peut-être une idée que j’aimerais avoir le temps de vérifier !

— Alors de toute façon, à demain soir ! conclut Adalbert avec son immuable bonne humeur. Et ne vous perdez pas en route !

Sauvageol reconduit à la porte, Adalbert revint dans la bibliothèque où il trouva son ami affalé dans un fauteuil, une cigarette d’une main et le verre qu’il venait de se resservir de l’autre.

— Qu’est-ce que c’est que cette idée que tu veux vérifier ?

— Les gâteaux au chocolat de César et l’odeur qu’il croyait encore sentir ! Ça ne te rappelle rien ? C’était il y a quelques années évidemment !… Mais il y a des moments que l’on n’oublie pas !

Toute jovialité éteinte, Adalbert pâlit et d’un geste automatique se prépara un cognac.

— La mort de Wong ! murmura-t-il d’une voix altérée.

Morosini réveillait en effet l’un des épisodes les plus tragiques de leur quête commune pour restituer ses pierres volées au pectoral du grand prêtre de Jérusalem. La dernière pièce manquant encore, la plus dangereuse sans doute parce qu’elle avait à son actif le plus de victimes : l’infernal rubis de Jeanne la Folle ! Dans un beau chalet ancien au bord du lac, ils avaient recueilli le dernier souffle du serviteur coréen de Simon Aronov torturé à mort. Les deux hommes savaient que ce souvenir-là ne s’effacerait jamais de leur mémoire parce qu’il préludait à la tragédie finale(10)

— Elle s’appelait comment, cette bourgade ?

— Kilchberg !… Elle est indissociable de la chocolaterie Lindt et Sprüngli, peut-être la meilleure du monde. Dans la famille on l’apprécie tellement !

Avalant le contenu de son verre d’un trait, Adalbert s’ébroua comme un chien qui sort de l’eau et retrouva sa bonne humeur.

— Une thèse que ne nous laisserait pas soutenir certaine dame de notre connaissance !

— La reine du chocolat belge(11) ? Une reine dont tu aurais pu partager la couronne ? ironisa Aldo. Tu ne l’as pas revue ?

— L’occasion ne s’en est pas trouvée !… Si on revenait plutôt à la confiserie helvétique ? Tu n’as pas une autre indication que le parfum ?

— Si ! L’église au milieu d’une prairie ! C’est le cas de celle de Kilchberg !

— Si mes souvenirs sont exacts, c’est un peu la banlieue de Zurich ?

— Ne m’en demande pas trop ! Quatre ou cinq kilomètres…

— Vu ! Et comme nous aussi on démarre à l’aube, il est temps de se préparer ! Théobald ! Les valises !

On venait de les boucler quand le téléphone sonna. Adalbert alla répondre. Cette fois c’était Langlois :

— Sauvageol vient de me rendre compte ! J’aimerais mieux que vous le laissiez partir seul !

— Pourquoi ?

— Parce que si jeune qu’il soit il à une longue habitude de suivre sans se faire remarquer de son gibier. Ce qui ne serait peut-être pas le cas d’un départ en caravane ! De toute façon, il n’y a pas une foultitude de routes pour gagner Bâle rapidement. C’est par Troyes, Langres, Vesoul…

— … Et Belfort !… On sait, figurez-vous ! Je vous rappelle que ce n’est pas la première fois qu’on la fait, cette fichue route ! brama-t-il. Vous nous prenez vraiment pour des débutants ?… Mais à vos ordres, mon adjudant !

Et il raccrocha sans attendre la suite, rouge d’indignation.

— Si la peau de ton beau-père n’était pas en jeu, je les laisserais joyeusement tomber, lui et ses bons conseils ! Pas toi ?

— Non. Tu oublies celle de mon vieux et cher Guy Buteau. J’aime bien Kledermann mais lui… j’avais douze ans quand il est devenu mon précepteur et je lui dois la majeure partie de ce que je sais ! Alors quelle que soit l’issue de l’entrevue de Zurich, on foncera après sur Lugano… que ça te plaise ou non parce que je suis sûr qu’il est là-bas !

— Pardon ! murmura Adalbert qui ajouta aussitôt : On ne va pas contrarier Langlois mais je serais content d’assister au départ ! Pas toi ?

Pour toute réponse, Aldo lui assena une tape sur l’épaule…

À quatre heures et demie – alors qu’on n’en avait pas tout à fait dormi cinq ! – Adalbert arrêtait la voiture sous les arbres du bois de Vincennes en vue des Bruyères blanches mais à distance suffisante pour ne pas être remarqués. La lumière incertaine de l’aube et un léger brouillard les y aidaient mais par surcroît de précautions, ils mirent pied à terre pour s’abriter derrière un buisson en compagnie d’une paire de jumelles :

— Pour un petit matin de juin, fait plutôt frisquet, ronchonna Aldo en remontant le col de son imperméable tous temps. Quelle fichue idée aussi de vouloir assister au départ de l’ennemi ! S’il ne se décide qu’à neuf ou dix heures on risque de prendre racine !

— Ça m’étonnerait ! Il veut être à destination ce soir et n’attendra pas si longtemps. Il lui faut lui aussi tenir compte des aléas de la route en conducteur averti ! Quant à nous on est sur notre chemin puisqu’on a au moins traversé Paris. Alors ne râle pas ! Écoute plutôt les petits oiseaux qui se réveillent ! Nous n’avons pas si souvent l’occasion de les entendre chanter… Tiens ! Qu’est-ce que je disais : le voilà, ton Grindel !

En effet, la grille s’ouvrait avec un faible crissement et la voiture grise immatriculée en Suisse la franchit et stoppa. L’homme qui avait manœuvré le portail le referma et s’installa auprès du conducteur. Lanternes allumées à cause de la brume, l’automobile s’éloigna.

— Vu ! commenta Adalbert. Ce type doit être Mathias et je sais tout ce que je voulais savoir ! Gaspard emmène son petit frère et l’on va assister à leur numéro de duettistes dont tu as payé pour savoir ce qu’il vaut !

— On s’arrangera avec ! On y va ? fit-il en reprenant sa place.

— Un instant ! Je cherche Sauvageol !

Mais, à ce moment précis, le jeune inspecteur s’inscrivait dans le champ de vision des jumelles. Tous feux éteints, des lunettes sur le nez et une casquette enfoncée jusqu’aux sourcils, il conduisait une Renault de taille inférieure à celle d’Adalbert et qu’Aldo considéra avec compassion :

— Il aurait été mieux avisé de prendre le train ! Le Suisse va lui mettre une centaine de bornes dans les gencives !

— En voilà un langage ! Tu parles comme les chauffeurs de taxi maintenant ? Mais passons ! Pour ta gouverne, ton Altesse, sache qu’avec mes 25 CV je ne m’alignerai pas avec ce modèle réduit. J’ai lu quelque part que le constructeur avait équipé spécialement les voitures destinées à la police ! Pas beaucoup d’apparence mais du cœur au ventre ! Cela dit, démarre !

— Et on va se retrouver à la suite ! Ce dont Langlois ne voulait pas.

— Ce que tu peux être assommant quand tu n’as pas assez dormi ! Non, monsieur, on ne va pas prendre la suite ! Je vais même te dire mieux : on sera à Zurich avant tout le monde !

— Oh ?

— J’explique ! Nos pèlerins vont suivre les routes nationales jusqu’au bout. Nous, seulement jusqu’à Nogent-sur-Seine. Puis je vais t’emmener visiter la France profonde. J’entends par là le réseau des routes départementales, nettement moins encombrées que les voies à grande circulation quelquefois mieux entretenues et si tu y ajoutes que nous éviterons Troyes et Chaumont où ils vont perdre pas mal de temps parce que nous sommes vendredi et que c’est jour de marché, c’est gagné ! On évitera même celui de Langres parce qu’on ne rejoindra la N19 qu’au-delà ! À Vesoul on s’offrira le luxe de les regarder passer en cassant une petite croûte !