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- Sage ! souffla-t-il en flattant l'encolure du bel animal. Il se peut que j'en aie pour un moment...

En s'approchant, Batz vit qu'un autre cheval était attaché près de la porte protégée par un petit porche et sourit : Lemaître, très certainement ! Se pouvait-il que le Destin lui livre deux proies en une seule fois ? Il caressa les crosses polies de ses pistolets, s'assura une dernière fois du libre jeu de son épée et avança doucement vers la porte. Se montrant toujours d'une extrême exigence sur la qualité et la souplesse de ses bottes, il pouvait marcher sans faire le moindre bruit et alla vers la fenêtre la plus éloignée du cheval. En grimpant sur l'entablement, il amena son oil à la hauteur de la découpe qui lui montra une salle meublée de façon rustique où une servante aux nattes tressées d'un ruban noir avec un corsage orné de chaînes d'argent regardait avec réprobation un petit abbé rondelet qui, encore à table, n'en finissait visiblement pas de déguster son dessert alors que les autres convives n'étaient plus là. Où pouvaient-ils bien être ?

Avec précaution, Batz explora les fenêtres voisines qui lui offrirent seulement le côté de la pièce où trônait le poêle de faïence vernie... Levant alors la tête, il chercha le moyen d'approcher les ouvertures de l'étage où filtrait une lueur jaune et revint vers le coin de la maison où se tordait le tronc vigoureux d'un lierre. Il entreprit de l'escalader en évitant de trop froisser les feuilles pour ne pas être entendu. Cela lui prit un moment, d'autant que la neige trempait et glaçait ses mains au travers des gants, mais enfin il put voir ce qui se passait dans cette chambre. Cette fois, il avait trouvé ce qu'il cherchait : deux hommes. L'un blafard, le teint cireux en dépit des rouges marques de la fièvre, était couché dans un lit, étayé par plusieurs oreillers : c'était Montgaillard. L'autre qui se tenait debout auprès de lui était Lemaître et Batz put constater que l'harmonie n'avait pas l'air de régner entre eux. Malheureusement la pièce était grande et, en dépit de son attention passionnée, le baron n'entendait pas ce qu'ils se disaient. Ce que Lemaître disait plus exactement car Montgaillard, agrippé des deux mains à son drap qu'il remontait jusqu'à son menton, ne soufflait mot et semblait décidé à s'en tenir là, laissant l'autre vociférer à son aise. Lemaître criait même si fort que Batz perçut certains éclats de voix :

- ... sert à rien de vous entêter ! Attitude grotesque... à moitié mort... d'Antraigues veut savoir...

La tempête vocale attira bientôt une jeune femme blonde coiffée d'un bonnet " à papillon " et modestement vêtue de sombre. Elle se précipita entre son époux et le furieux à qui elle désigna la porte d'un air déterminé qui finit par en avoir raison, d'autant plus que, de l'autre main, elle braquait sur lui un pistolet. Lemaître, devinant sans doute qu'elle n'hésiterait pas à tirer, finit par se calmer et abandonna la position. Batz l'entendit cependant vociférer :

- Je reviendrai mais pas tout seul ! Il faudra bien qu'il parle !

Comprenant que l'homme allait sortir, Batz dégringola de son lierre et retourna vers la porte du jardin. Il vit Lemaître sortir de la maison, détacher son cheval et le mener par la bride jusqu'à la barrière donnant sur la route et qu'il lui fallait ouvrir. C'est là que Batz l'attendait : au moment où l'autre allait se mettre en selle, il surgit soudain devant lui, un pistolet au poing :

- Un moment s'il vous plaît ! fit-il avec une politesse gouailleuse. Il y a longtemps que je vous cherche et la place m'est heureuse à vous y rencontrer, ajouta-t-il avec un sourire de loup.

La surprise, de toute évidence, était totale :

- Le baron ?... Ici ?...

- Et pourquoi pas ? Vous y êtes bien, vous. Lâchez cet animal et venez un peu par ici ! Nous avons à causer...

- Je n'ai rien à vous dire.

- Oh que si ! On se dépêche ! Notez que si vous refusez la conversation je vous tue tout de suite et tout sera dit. Je n'ai pas besoin d'apprendre ce que vous veniez faire ici. Je le sais et suis encore bon de vous donner une chance de vous expliquer.

- Si vous avez décidé de me tuer, faites-le !

- Je n'aime pas tuer un homme sans défense et vous avez une épée. Nous nous battrons... là ce sera très bien, ajouta Batz en désignant le bord herbu du fleuve. Cela évitera les frais de funérailles !

- Et si moi je ne veux pas me battre ?

- Alors j'en reviens à ma première idée et cette fois sans hésiter puisque vous joignez la lâcheté à la trahison !

Sous la double injure, Lemaître grinça des dents :

- Traître à qui ? A vous ? C'est sans importance...

- C'est possible... encore que dans ce cas on n'accepte pas l'hospitalité d'un homme, mais vous êtes traître au Roi mort à cause de vous !

- De moi... ou de sa stupidité ? En outre, il n'était pas mon roi. Le mien, c'est celui qui sera Louis XVIII...

- S'il en a le temps, gronda Batz. Et maintenant, misérable, tire ton épée et viens te battre ! Je compte jusqu'à trois. Un... deux...

Il n'eut pas à compter trois. Lemaître avait sorti son arme et se dirigeait vers l'endroit choisi par le baron. Celui-ci remit son pistolet à sa ceinture. L'instant suivant tous deux tombaient en garde.

- On n'y voit rien ! se plaignit Lemaître.

- Vous trouvez ? Moi j'y vois parfaitement. Auriez-vous la vue faible ? Allons, défendez-vous !

Le combat s'engagea, furieux, mais il fut vite évident qu'il était inégal. Batz n'était pas pour rien du même sang que d'Artagnan et il était peut-être la meilleure lame de France.

- Seigneur, s'écria-t-il en riant, vous tenez votre épée comme un cuisinier sa broche ! Rien d'étonnant à ce qu'un duel ne vous tente guère. C'est pourtant votre seule chance... Allons, du nerf!

Sous la raillerie l'ancien avocat au parlement de Normandie se laissa emporter par la colère et Batz essuya deux ou trois attaques pas trop maladroites. Jugeant alors que l'affaire avait assez duré, il se fendit en se baissant avec une rapidité fulgurante et son épée s'enfonça dans le corps de l'autre qui, avec un cri étouffé, chancela et s'abattit dans l'herbe enneigée. Mais il n'était pas mort et Batz répugnait à l'achever. Il le haïssait, sans aucun doute, mais c'eût été se déshonorer à ses propres yeux que lui assener le coup de grâce... comme de le faire basculer dans le fleuve. Alors, il alla chercher le cheval de Lemaître, mit celui-ci en selle en l'attachant avec les rênes et claqua la croupe de l'animal :

- A Dieu de décider s'il doit vivre ou mourir ! murmura-t-il. A l'autre maintenant !

Et il revint vers la maison où personne n'avait bougé, où tout était comme à la sortie de Lemaître. Il la regarda un moment, hésitant sur ce qu'il convenait de faire en songeant qu'il serait sans doute difficile de faire parler Montgaillard. Il l'avait vu tout à l'heure résister aux menaces de son visiteur et il imaginait mal de soumettre un grand blessé à un traitement suffisamment douloureux pour lui délier la langue. En outre, il fallait compter avec le pistolet de la dame et peut-être aussi avec l'abbé du Montet qui mangeait tout à l'heure de si bon appétit. Ce n'était pas aisé d'investir seul une maison qui n'était pas tout à fait sans défense.

C'est alors que le Ciel vint à son aide : la porte s'ouvrit et l'abbé du Montet parut, une pipe au bec. Il s'arrêta un instant sur le seuil, regardant le ciel et se frottant doucement l'estomac. Il éprouvait visiblement le besoin d'aider par quelques pas une digestion un peu difficile. La neige ayant cessé de tomber et le temps n'étant pas trop froid, il descendit le jardin, poussa la barrière et se dirigea vers l'endroit précis où les deux hommes s'étaient battus précédemment. Dissimulé sous un bouquet d'arbres qui poussaient un peu plus loin, Batz le regardait approcher avec une intense jubilation : celui-là était en parfait état et le fait qu'il soit un prêtre ne l'arrêta pas longtemps. Après avoir mis sa conscience en repos au moyen d'un rapide signe de croix, Batz bondit sur le petit abbé, l'empoigna et le ramena dans son repaire en prenant bien soin de lui fermer la bouche d'une main vigoureuse. Arrivé à destination, il jeta sa proie à terre et remplaça sa main par son mouchoir roulé en boule tout en appuyant son genou sur le ventre de sa victime pour l'empêcher de bouger.