- Mon Dieu, la pauvre petite ! murmura Laura. Apprendre tout cela d'un coup ! Cette Montcairzin doit être folle !
- Aussi vais-je faire en sorte qu'elle ne mette plus les pieds ici. Dès ce soir et avant de rentrer chez moi, je me rendrai au Comité de sûreté générale...
- Je vous y conduirai, si vous le voulez. J'ai retenu une voiture ; après quoi on vous ramènera rue des Rosiers...
- Vous feriez cela ? Oh, c'est tellement aimable à vous !
Elle semblait vraiment désemparée avec même des larmes dans les yeux et Laura, du coup, la trouva plus sympathique : elle devait s'être réellement attachée à Marie-Thérèse...
- Permettez-moi de la voir ne fût-ce que cinq minutes, plaida Laura. Ensuite je vous attendrai en bas...
- Non, entrez ! Vous lui ferez peut-être du bien. En pénétrant dans la chambre, elle trouva
Marie-Thérèse étendue sur le canapé. Elle serrait dans ses bras un petit chien au pelage blanc taché de brun, sans race bien définie.
- C'est Coco ! expliqua Mme de Chanterenne. Je le lui ai fait apporter maintenant qu'elle sait. Ce chien était celui de son frère...
- Il avait un chien avec lui dans le cachot dont l'a sorti le citoyen Barras ?
- Non. Il était chez l'un des gardiens. Et j'ai pensé que cela aiderait Madame de l'avoir...
- On dirait que vous avez vu juste et c'est gentil d'y avoir pensé...
Comme Laura approchait, Coco échappa aux bras de Marie-Thérèse et vint à elle en remuant la queue et en quêtant une caresse qu'on ne lui refusa pas. Elle le prit même dans ses bras pour le rendre à la princesse qui tournait vers sa visiteuse ses grands yeux bleus rougis par trop de larmes :
- Vous saviez aussi ?
- Oui, dit Laura en s'agenouillant près du canapé. Je savais.
- Et vous ne m'avez rien dit...
- Si je n'avais juré de me taire, je n'aurais pas eu la permission de venir jusqu'à vous. Je pense d'ailleurs qu'il valait peut-être mieux vous cacher encore un moment cette horreur.
- Mon Dieu ! Mais pourquoi ? Jours et nuits cette pensée me tourmentait : que sont-ils devenus ? Et il m'a fallu l'apprendre par cette personne qui se dit ma cousine et que cependant je n'arrive pas à aimer. J'aurais beaucoup préféré être instruite par Mme de Chanterenne ou par vous. Or c'est Mme de Montcairzin qui s'est montrée ma véritable amie...
- Je ne crois pas. A Dieu ne plaise que je l'accable, mais la décision du Comité était peut-être sage. Après votre claustration, vous aviez besoin de reprendre des forces et du goût à la vie...
- C'est pourquoi l'on ne m'a donné que des robes de couleur et pas de noir alors que je devrais être en grand deuil ! fit Marie-Thérèse avec amertume.
- Le deuil est dans le cour, Madame, pas dans quelques aunes de tissu. Vous êtes jeune... et belle comme l'était sans doute la Reine votre mère à votre âge et il faut songer à vous, à l'espoir que vous représentez pour nombre de Français. Tous ne sont pas criminels, et vous avez une multitude de sujets qui...
- Sujets ? Je n'ai pas hérité du Roi mon frère...
- Plus que vous ne croyez. La République a détruit toutes les lois royales. La loi salique comme les autres.
Les larmes ne coulaient plus à présent. L'air soudain rêveur, Madame Royale caressait le petit chien en silence mais, depuis un instant, Mme de Chanterenne donnait des signes d'agitation. Elle finit par balbutier une vague excuse et, saisissant Laura par un bras, elle l'attira à l'écart :
- Etes-vous folle de dire des choses aussi dangereuses ? Je devrais vous signaler au Comité de sûreté générale...
- Mais vous n'en ferez rien. Dans les très grandes douleurs, on a besoin de se raccrocher à quelque chose, fût-ce un rêve ou une illusion. Madame est du sang des rois et elle aime la France si grand que puisse être le mal qu'elle en a reçu...
Mme de Chanterenne haussa les épaules :
- Cela ne lui servira de rien ! D'ici quelques mois elle partira pour Vienne, épousera un archiduc et se perdra au milieu des innombrables princes Habsbourg. Alors pourquoi faire miroiter l'impossible à ses yeux ?
- Pour qu'elle ait encore envie de vivre. Parce que si elle a dans le cour un grand amour de son pays - ce que je crois ! -, elle l'emportera avec elle et fera de son mieux, là où elle sera, pour en défendre l'image et les intérêts. A présent prévenez le Comité si cela peut mettre votre conscience en repos !
- Vous savez bien que je ne le ferai pas. Vous ne m'empêcherez cependant pas de penser que, pour une Américaine, vous agissez comme si vous étiez née sur cette terre que vous semblez tant aimer !
Ce n'était pas la première fois que Laura entendait ce genre de remarque et elle savait comment y répondre :
- La France a puissamment aidé les Etats-Unis à obtenir leur liberté... et vous ne m'empêcherez de penser que, pour une aristocrate - car vous en êtes une à coup sûr ! -, vous agissez comme si vous étiez née du côté du club des Jacobins.
Laura savait parfaitement que la particule d'un nom ne signifie pas forcément la noblesse mais elle pensait que Mme de Chanterenne serait sensible à la flatterie, même si elle était assaisonnée d'un reproche. Ce fut ce qui se passa et, le reste de l'après-midi, les deux femmes conjuguèrent leur affection pour apaiser la grande douleur d'une enfant de seize ans...
Au moment où Laura allait partir, Marie-Thérèse la retint par la main :
- Je ne désire pas du tout un trône vous savez ? Il m'est souvent arrivé de rêver que ma vie s'écoule dans un château solitaire entourée de personnes fidèles qui m'aiment comme je les aime, où je me promène dans un jardin tranquille en nourrissant mes bêtes comme jadis à Trianon. Mon regard s'envole par-dessus des hauteurs boisées et les gens que je rencontre ne se doutent pas de qui je suis...
Depuis sa dernière sortie de la Force, Ange Pitou s'était trouvé confronté à un constat pénible : la misère le guettait. Cela ne faisait pas de lui un cas isolé dans une ville où un simple morceau de pain se payait en centaines d'assignats, mais c'était tout de même extrêmement ennuyeux. Non que le journaliste fût un inconditionnel du faste mais une honnête aisance lui semblait la juste rétribution de ses travaux.
Or, de travaux, il n'en avait guère. L'Ami du peuple où autrefois il jouait un rôle si excitant d'agent double ne marchait plus qu'au ralenti. En revanche, les Annales politiques et littéraires fleurissaient toujours ; malheureusement, elles payaient peu. Il fallait donc trouver une solution et il pensa alors que chanter ses ouvres dans la rue, comme beaucoup d'autres le faisaient déjà, pourrait mettre un peu de beurre dans les épi-nards qui eux-mêmes se faisaient rares. Bien entendu, il n'était pas question pour lui de pousser la romance. Ce qu'il voulait être, c'était chansonnier, c'est-à-dire appliquer une musique connue sur des paroles tenant davantage du pamphlet que de l'élégie.
Plein d'ardeur, il concocta donc quelques couplets sur la maladie à la mode : l'agiotage - celui du papier par exemple qui faisait monter son traitement de journaliste à un sou par jour ! -, puis courut les faire imprimer en quelques exemplaires. Le lendemain, dès l'aube, il s'en allait errer dans le quartier des Halles où il s'était déjà fait connaître du temps où il était garde national. A cinq heures l'aurore était fraîche et belle, et Pitou mit quelque temps tout de même à choisir un emplacement : il opta pour la façade du cabaret de L'Homme-Armé où il s'adossa. Puis, après s'être raclé la gorge deux ou trois fois pour s'éclaircir la voix autant que pour lutter contre le trac, il se décida et, sur l'air du Réveil du peuple, il lança :
Fils de Pélops et de Tantale Homicides agioteurs Faites une fête royale De notre sang et de nos pleurs. Le malheur présent nous l'atteste, Nous n'avons rien à ménager ; Amis le désespoir nous reste II suffira pour nous venger...