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- Voulez-vous que je vous accompagne ? Comprenant qu'il cherchait à lier conversation elle accepta :

- Jusqu'à ce que nous trouvions une voiture de place, je veux bien...

Il lui offrit alors le bras. C'était un jeune homme pas très grand, mince et bien fait, avec des cheveux châtain roux, des yeux bleus et une belle voix qui lui rappela celle de Batz. Son uniforme était celui du génie, un peu râpé il est vrai, il portait les insignes de capitaine et pouvait avoir trente-cinq ans. Tandis qu'ils descendaient la rue Saint-Jacques, Laura remarqua sa légère boiterie :

- Auriez-vous été blessé ?

- Oui. A Quiberon, et je ne suis pas encore tout à fait guéri mais cela ne tardera pas, fit-il avec un sourire enfantin qui éclaira son visage maigre et un peu triste.

Chemin faisant, on parla musique, poésie, deux sujets qui semblaient tenir à cour à l'officier et Laura le trouva charmant, distrayant... Mais enfin un fiacre fut en vue et il le héla puis demanda avec, dans la voix, une note d'espoir :

- Où doit-il vous conduire ?

- Où allez-vous vous-même, dit-elle, apitoyée par cette canne et sa visible difficulté à marcher. Je pourrais peut-être vous déposer ?

- Oh ! il ne faut pas vous déranger. Je vais chez le ministre de l'Intérieur, à l'hôtel de Brienne. Habiteriez-vous de ce côté ? Mais, veuillez me pardonner de ne pas m'être encore présenté. Je m'appelle Claude-François Rouget de Lisle, encore en congé de convalescence.

Amusée en dépit de sa peine, Laura se mit à rire :

- Vous seriez l'auteur de ce " Chant de marche de l'armée du Rhin " que les Marseillais se sont appropriés ?

- Pour vous servir, mais comme vous pouvez le constater cela ne m'a guère enrichi, soupira-t-il avec une grimace comique. Vous l'avez déjà entendu ?

- Oui. Dans de terribles circonstances, quand ils ont marché sur les Tuileries, mais c'était tout de même très beau. Montez, je vous conduis à votre ministère. Et à mon tour de vous dire mon nom : je m'appelle Laura Adams, Américaine de Boston, mais j'habite rue du Mont-Blanc n° 40.

- Une Américaine ? Mais c'est passionnant ! s'écria-t-il en la rejoignant dans la voiture.

Ils bavardèrent comme de vieux amis tout au long du chemin. Il lui dit son intention de quitter l'armée à cause de l'horreur que lui avait inspiré le massacre des prisonniers émigrés à Auray, mais il connaissait Bénézech, le nouveau ministre de l'Intérieur, et comptait sur lui pour l'employer selon ses capacités. Celles-ci semblaient assez étendues puisqu'il parlait plusieurs langues. Le temps passa ainsi très vite et ce fut avec un visible regret que l'officier descendit du fiacre devant le ministère :

- Je voulais vous aider et c'est vous qui m'assistez. Aurai-je la joie de vous revoir, miss Adams ?

- N'avez-vous pas mon adresse ? Moi aussi je vous reverrai avec plaisir.

Il en rougit de joie et alla s'adresser au cocher pour indiquer sans doute la rue du Mont-Blanc quand Laura l'arrêta :

- Je ne rentre pas chez moi. Je vais... au Temple.

Il cessa de sourire, la regarda avec une sorte d'intensité puis, de façon tout à fait imprévisible, remonta dans la voiture.

- Vous vous intéressez à la famille royale... ou ce qu'il en reste ? demanda-t-il en baissant le ton. J'ai entendu parler d'une Américaine à qui on avait accordé un permis de visite... Serait-ce vous ? Puis comme Laura acquiesçait, il ajouta : Je comprends pourquoi vous étiez tout à l'heure à la prison. Vous devez connaître le baron de Batz ?

- En effet C'est... un ami, articula avec peine la jeune femme qui tout à coup trouvait ce garçon moins sympathique, trop curieux. Mais Rouget de Lisle prit sa main et l'effleura de ses lèvres :

- Sachez que vous avez désormais en moi un autre ami ! Qui sera toujours prêt à vous servir, dit-il avec gravité. Sur mon honneur !

Et là-dessus il redescendit aussi vite que le permettait sa jambe blessée, salua, cria pour le cocher " Au Temple " et attendit courtoisement et le chapeau à la main que la voiture s'ébranle pour se diriger vers le ministère.

Demeurée seule, Laura se laissa aller contre le drap des coussins qui sentait le tabac. Sa douleur, endormie durant cet intermède distrayant, se réveillait, si cruelle qu'il lui semblait la ressentir dans tout son corps. Cette journée qu'elle avait tellement espéré finir dans les bras de Jean, c'était une autre peut-être qui en savourerait la douceur. Elle ferma les yeux mais l'image se reformait sans cesse de cette fille accrochée, avec une telle expression de triomphe à l'homme qu'elle aimait. Et Jean paraissait heureux ! Il lui souriait ! Il avait posé sa main sur la sienne ! Et le poison du doute s'infiltrait à nouveau avec son goût amer. Jean l'avait aimée, elle Laura, quand il aimait encore Marie. Pourquoi n'aimerait-il pas cette Michelle alors même qu'il lui jurait qu'elle était son plus grand amour ? Et tous ces jours, toutes ces nuits écoulés depuis les heures exquises de l'hôtel de Beauvais, qui pouvait dire si la fille de Mme d'Epremesnil n'en avait pas eu sa part ?

Elle eut la tentation de se faire conduire rue des Vieux-Augustins, mais y renonça vite : cette fille devait habiter quelque part ? Peut-être était-elle revenue dans la maison de ses parents, rue Buffault ? Après l'arrestation de Marie, Laura y était allée, juste à temps pour voir les section-naires en arracher la mère de Michelle...

Se penchant vivement à la portière, elle ordonna au cocher de l'y conduire. On venait de traverser la Seine et il ne protesta pas, se contentant de dire que si, ensuite, la citoyenne voulait aller au Temple, il faudrait qu'elle cherche une autre voiture, son cheval étant fatigué.

- Je remise à la Courtille, expliqua-t-il.

Laura ne répondit pas, pressée tout à coup d'arriver mais aussi angoissée de ce qu'elle allait trouver là-bas. Elle ne se souvenait plus du numéro mais savait qu'elle reconnaîtrait la maison du premier coup d'oil. Quand elle y parvint, la nuit commençait à tomber. Les fenêtres s'éclairaient partout dans Paris. Le logis des Thilorier lui parut particulièrement lumineux : plusieurs pièces étaient allumées à l'étage et, au rez-de-chaussée, les hautes fenêtres d'un salon diffusaient une belle lumière dorée.

- Attendez-moi ! dit-elle au cocher.

- Hé là ! Rappelez-vous c'que j'vous ai dit ! J'irai pas au Temple...

- La rue du Mont-Blanc vous conviendrait ?

- Ça oui... Alors j'attends.

Elle sauta à terre, marcha vers ces fenêtres qui l'attiraient comme un aimant. En se haussant sur la pointe des pieds, elle découvrit en effet un salon jaune, éclairé de hautes bougies dans des candélabres de bronze. Jean était là, installé dans un fauteuil au coin de la cheminée, il lisait une lettre. Michelle Thilorier était assise à ses pieds, le regardant avec une expression d'adoration qui bouleversa Laura. Elle dit quelque chose que celle-ci n'entendit pas et, enveloppant de ses bras les genoux de Jean, elle y appuya sa joue en fermant les yeux avec un air d'extase.

Sa lecture achevée, Jean replia la lettre qu'il mit dans la poche intérieure de sa redingote. Sa mine était celle d'un homme qui réfléchit profondément, mais sa main vint se poser sur la tête blonde de la jeune fille qu'elle caressa. A cet instant une porte s'ouvrit, livrant passage à une servante porteuse d'un plateau chargé d'une bouteille et de flûtes à Champagne, mais les deux personnages ne bougèrent pas et elle vint, avec un large sourire, déposeï le plateau sur un guéridon tout près du couple. Jean alors dit quelque chose et Michelle, relevant la tête, la haussa jusqu'à celle de l'homme dont elle effleura les lèvres d'un baiser avant de se relever d'un souple mouvement des reins. Etouffant un sanglot sous son poing serré, Laura vira sur elle-même et courut vers la voiture. Elle en avait vu plus qu'assez et les larmes à présent inondaient son visage. Son allure dut inquiéter le cocher, car il descendit et la saisit par un coude juste à temps pour l'empêcher de tomber après avoir buté contre un pavé.