Apparemment la pensée de Batz avait suivi le même cheminement que le sien, car il demanda soudain :
- Votre Jaouen me hait-il toujours autant ? Qu'il ait prononcé le nom suffit à faire de la jeune femme le défenseur instinctif du Breton :
- Où prenez-vous qu'il vous hait ? Je crois me souvenir au contraire qu'il y a six ans, jour pour jour, et alors qu'on menait la Reine à l'échafaud, il vous a sauvé la vie.
- Je n'oublie rien et, après tout, c'est sans importance. Dites-moi plutôt, Laura, ce qu'il est advenu de vous durant tout ce temps ?
- C'est sans intérêt. J'ai voyagé, voilà tout !
- Sans jamais retourner en Bretagne ? Sans jamais donner de vos nouvelles ? Lalie se tourmente beaucoup et n'est pas loin de vous croire morte... Pourquoi ?
- Comment le savez-vous ? Vous y êtes allé ?
- Oui, figurez-vous ! Lorsque, après plusieurs mois - car j'ai bien failli mourir ! -, je me suis retrouvé guéri, je vous ai cherchée. J'ai appris que miss Adams s'était embarquée pour les Etats-Unis au Havre, plus ou moins expulsée par le gouvernement. Alors je suis allé à Saint-Malo où j'ai trouvé ma vieille amie transformée en armateur. Très triste au demeurant car pour n'avoir eu de nouvelles ni de vous ni de vos serviteurs, elle craint que le bateau sur lequel vous aviez pris place n'ait été victime d'un naufrage et ne se soit perdu corps et biens. Mais je suppose qu'à présent, elle est rassurée ?
- Pas encore. Je rentre demain à la maison.
Fut-ce la froideur du ton, l'indifférence apparente du visage ? La colère s'empara de Batz qui, à nouveau, empoigna Laura et la secoua sans le moindre ménagement :
- Mais enfin, bon Dieu, où étiez-vous ? Je veux savoir ! J'ai le droit de savoir !
- Vous n'avez aucun droit... et vous me faites mal !
- Tant pis ! Parlez !
- N'y comptez pas ! Je n'ai rien à vous dire... L'eût-elle voulu que c'était devenu impossible.
Jean avait cessé de meurtrir ses épaules mais pour l'enfermer dans ses bras et lui imposer le baiser le plus dur qu'elle eût jamais reçu. Un baiser qui la violentait, sous lequel cependant elle se sentit fondre. Le temps revenait. Le triste décor du fiacre disparaissait pour faire place à un lit aux draps froissés dans la lumière d'un jour d'été et pendant de longues minutes Laura et Jean oublièrent tout ce qui n'était pas cet instant éblouissant qui les rendait l'un à l'autre. Les baisers succédaient aux baisers, leurs lèvres ne se quittant que pour se reprendre mais soudain, Laura eut conscience que Jean ouvrait sa robe, cherchait son cou, ses seins, et se défendit :
- Non... Je t'en prie !
- Il y a trop longtemps que j'ai faim de toi ! Je te veux... tout de suite !
- Pas ici, tout de même !
- Où habites-tu ?
- Rue du Bac à l'hôtel de l'Université... mais c'est impossible ! réagit-elle en songeant à Elisabeth, à Jaouen, à Bina...
Il éclata du joyeux rire d'autrefois !
- L'hôtel de l'Université ? Sais-tu que mon vieil ennemi d'Antraigues y habitait ? Mais tu as raison, c'est beaucoup trop respectable. Allons... chez nous
- Chez nous ?
- As-tu oublié l'hôtel de Beauvais ? Nous y avons été si heureux ! Tu n'imagines pas combien de fois j'y suis allé, espérant te voir paraître avec ta robe blanche et ton grand chapeau de paille...
Il donna l'adresse au cocher puis se remit à embrasser Laura, si bien que le temps du trajet leur parut durer à peine une minute. D'ailleurs, de temps il n'y avait plus pour eux. Ils l'abolissaient comme tout ce qui était extérieur à cette chambre - celle-là même qu'ils avaient occupée - à ce lit où leurs corps se rejoignirent enfin, se fondirent...
Il faisait nuit noire et quelque heure sonnait à l'église voisine quand Jean demanda d'une voix qui s'ensommeillait :
- Me diras-tu enfin où tu étais passée ?
- Non...
Comme il se redressait, le sourcil déjà froncé, elle lui sourit avec tendresse :
- Ne te fâche pas. Je n'en ai pas le droit.
- Pas le droit ? A moi ?
- A toi plus qu'à quiconque. J'ai juré de me taire.
- Ah...
Il n'avait plus du tout envie de dormir et Laura sentit, comme si elle le touchait, que son cerveau fonctionnait à toute vitesse. Pour détourner le cours de ses idées, elle demanda :
- Depuis que je suis arrivée, je cherche Ange Pitou mais il semble avoir disparu du pavé de Paris. Il n'est pas...
Le visage de Batz se fit grave :
- Mort ? Non. Mais déporté en Guyane après les événements de Fructidor où le Directoire s'est débarrassé par la violence de deux de ses membres. Pitou passait son temps à chansonner les uns et les autres et sur la place Saint-Germain-l'Auxerrois où il se faisait entendre, attirant de plus en plus de monde, de plus en plus de succès. A mesure que sa popularité augmentait, ses chansons gagnaient en férocité. On a fini par l'arrêter et l'envoyer de l'autre côté de l'océan. Il serait à Kourou, un endroit que l'on dit malsain...
- Mon Dieu ! J'espère de tout mon cour qu'il en reviendra vivant. J'ai toujours eu pour lui une si grande affection ! C'est le meilleur ami que j'aie jamais eu...
- J'y tiens beaucoup moi aussi et j'espère qu'il nous reviendra un jour...
Tout en parlant, Jean s'était levé pour aller verser un peu de vin dans deux verres, puis il revint près de Laura et lui en tendit un :
- Nous allons boire à sa santé. Il est jeune, solide, habité par une véritable rage de vivre. Je suis sûr qu'il s'en sortira.
Laura ne répondit pas, ne prit pas le verre tendu. Son regard se fixait sur la main qui le lui offrait. Une main où la chandelle faisait briller un anneau d'or...
Aussitôt, elle recula au fond du lit, les yeux agrandis, le drap serré contre sa poitrine. Lui restait là, figé dans son geste, sans comprendre. Alors elle s'écria :
- Vous êtes marié !
Ce n'était pas une interrogation et le visage de Batz s'empourpra. Il posa le verre, regarda sa main :
- Oui, dit-il sans oser la regarder. J'avoue que je l'avais oublié...
Mais elle était déjà debout, ramassait ses vêtements et allait s'enfermer dans le cabinet de toilette en ordonnant :
- Veuillez m'appeler une voiture !
Il n'en fit rien, se contentant de se rhabiller machinalement. Il avait l'air d'un homme dégrisé qui, après avoir atteint l'inexprimable, s'aperçoit que ses pieds sont toujours enfoncés dans la terre et, quand Laura reparut, toutes traces de leur folie effacées, il expliqua sans conviction, du ton de quelqu'un qui ne s'attend pas à être cru :
- La mère de Michelle, avant de mourir, lui avait laissé une lettre pour moi où elle me demandait de veiller toujours sur sa fille. Et puis j'ai dû, blessé, rester chez elle où elle m'a soigné... Un moment je me suis trouvé si mal que j'ai cru la mort proche. Alors je lui ai dit de chercher un prêtre afin que je puisse au moins lui donner mon nom à défaut d'une protection... Notre mariage n'a pas encore été régularisé à la mairie...
- Supposez-vous que cela puisse avoir quelque importance pour moi ? Il a été béni : cela me suffit...
- Cela suffit-il aussi à tout notre amour ? Je n'ai pensé qu'à vous, je n'ai aimé que vous et je vous aime toujours. En vous revoyant, tout a été balayé, emporté. Je ne cherche pas d'excuses..
- C'est inutile en effet ! Adieu Jean ! Il est temps que moi aussi je revienne à la réalité. Il est tard et l'on doit s'inquiéter de moi... Ma petite fille ne peut s'endormir si je ne lui tient pas la main.