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- Chang-Kaï-Shek peut être battu par les gens de Han-Kéou. Il y a là-bas deux cent mille sans-travail.

- Si nous ne l'aidons pas il le sera sûrement.

- Cinquante millions... C'est... beaucoup...

Il regarda enfin Ferral en face.

- Moins que vous en serez obligé de donner à un gouvernement communiste.

Le téléphone.

Le train blindé est isolé, reprit Ferral. Même si le gouvernement veut renvoyer des troupes du front, il ne peut plus rien faire.

Il tendit la main.

Liou la serra, quitta la pièce. De la vaste fenêtre pleine de lambeaux de nuages, Ferral regarda l'auto s'éloigner, le moteur couvrant un moment les salves. Même vainqueur, l'état de ses entreprises l'obligerait peut-être à demander l'aide du gouvernement français qui la refusait si souvent, qui venait de la refuser à la Banque Industrielle de Chine ; mais, aujourd'hui, il était de ceux à travers qui se jouait le sort de Shanghaï. Toutes les forces économiques, presque tous les consulats jouaient le même jeu que lui : Liou paierait. Le train blindé tirait toujours. Oui, pour la première fois, il y avait une organisation de l'autre côté. Les hommes qui la dirigeaient, il eût aimé à les connaître. À les faire fusiller aussi.

Le soir de guerre se perdait dans la nuit. Au ras du sol s'allumaient des lumières, et le fleuve invisible appelait à lui, comme toujours, le peu de vie qui restait dans la ville. Il venait de Han-Kéou, ce fleuve. Liou avait raison, et Ferral le savait : là était le danger. Là se formait l'armée rouge. Là les communistes dominaient. Depuis que les troupes révolutionnaires, comme un chasse-neige, rejetaient les Nordistes, toute la gauche rêvait de cette terre promise : la patrie de la Révolution était dans l'ombre verdâtre de ces fonderies, de ces arsenaux, avant même qu'elle ne les eût pris ; maintenant, elle les possédait et ces marcheurs misérables qui se perdaient dans la brume gluante où les lanternes devenaient de plus en plus nombreuses avançaient tous dans le sens du fleuve, comme si tous fussent aussi venus de Han-Kéou avec leurs gueules de défaites, présages chassés vers lui par la nuit menaçante.

Onze heures. Depuis le départ de Liou, avant et après le dîner, des chefs de ghildes, des banquiers, des directeurs de Compagnies d'assurances et de transports fluviaux, des importateurs, des chefs de filature. Tout dépendait en quelque mesure du groupe Ferral ou de l'un des groupes étrangers qui avaient lié leur politique à celle du Consortium Franco-Asiatique : Ferral ne comptait pas que sur Liou. Cœur vivant de la Chine, Shanghaï palpitait du passage de tout ce qui la faisait vivre ; jusque du fond des campagnes - la plupart des propriétaires terriens dépendaient des banques - les vaisseaux sanguins confluaient comme les canaux vers la ville capitale où se jouait le destin chinois. La fusillade continuait. Maintenant, il fallait attendre.

À côté, Valérie était couchée. Ferral se souvenait d'un de ses amis, infirme intelligent, à qui il avait envié des maîtresses. Un jour qu'à son sujet il interrogeait Valérie : « Il n'y a rien de plus prenant chez un homme que l'union de la force et de la faiblesse », lui avait-elle dit. Professant qu'aucun être ne s'explique par sa vie, il retenait cette phrase plus que tout ce qu'elle lui avait confié de la sienne.

Il savait pourtant qu'elle n'avait pas de tendresse pour lui. Il devinait qu'il flattait sa vanité, et qu'elle attendait de son abandon de plus précieux hommages ; et ne devinait pas qu'elle en attendait surtout l'apparition soudaine de la part d'enfance de cet homme impérieux ; qu'elle était sa maîtresse pour qu'il finît par l'aimer. Elle ignorait, elle, que la nature de Ferral, et son combat présent, l'enfermaient dans l'érotisme, non dans l'amour.

Cette grande couturière riche n'était pas vénale (pas encore, du moins). Elle affirmait que l'érotisme de beaucoup de femmes consistait à se mettre nues devant un homme choisi, et ne jouait pleinement qu'une fois. C'était pourtant la troisième fois qu'elle couchait avec lui. Il sentait en elle un orgueil semblable au sien. « Les hommes ont des voyages, les femmes ont des amants », avait-elle dit la veille. Lui plaisait-il, comme à beaucoup de femmes, par le contraste entre sa dureté et les prévenances qu'il lui montrait ? Il n'ignorait pas qu'il engageait dans ce jeu son sentiment le plus violent, l'orgueil. Ce n'était pas sans danger avec une partenaire qui disait : « Aucun homme ne peut parler des femmes, cher, parce qu'aucun homme ne comprend que tout nouveau maquillage, toute nouvelle robe, tout nouvel amant, proposent une nouvelle âme... », - avec le sourire nécessaire.

Il entra dans la chambre. Couchée, les cheveux dans le creux du bras très rond, elle le regarda en souriant.

Le sourire lui donnait la vie à la fois intense et abandonnée que donne le plaisir. Au repos, l'expression de Valérie était d'une tristesse tendre, et Ferral se souvenait que la première fois qu'il l'avait vue il avait dit qu'elle avait un visage brouillé, - le visage qui convenait à ce que ses yeux gris avaient de doux. Mais que la coquetterie entrât en jeu, et le sourire qui entrouvrait sa bouche en arc, plus aux commissures qu'au milieu, s'accordant d'une façon imprévue à ses cheveux courts ondulés par masses et à ses yeux alors moins tendres, lui donnait, malgré la fine régularité de ses traits, l'expression complexe du chat à l'abandon. Ferral aimait les animaux, comme tous ceux dont l'orgueil est trop grand pour s'accommoder des hommes ; les chats surtout.

Il se déshabillait dans la salle de bains. L'ampoule était brisée, et les objets de toilette semblaient rougeâtres, éclairés par les incendies. Il regarda par la fenêtre : dans l'avenue, une foule en mouvement, millions de poissons sous le tremblement d'une eau noire ; il lui sembla soudain que l'âme de cette foule l'avait abandonnée comme la pensée des dormeurs qui rêvent, et qu'elle brûlait avec une énergie joyeuse dans ces flammes drues qui illuminaient les limites des bâtiments.

Quand il revint, Valérie rêvait et ne souriait plus. Ne voulait-il qu'être aimé de la femme au sourire dont cette femme sans sourire le séparait comme une étrangère ? Le train blindé tirait de minute en minute, comme pour un triomphe : il était encore aux mains des gouvernementaux, avec la caserne, l'arsenal et l'église russe.

- Cher, demanda-t-elle, avez-vous revu M. de Clappique ?

Toute la colonie française de Shanghaï connaissait Clappique. Valérie l'avait rencontré à un dîner l'avant-veille ; sa fantaisie l'enchantait.

- Oui. Je l'ai chargé d'acheter pour moi quelques lavis de Kama.

- On en trouve chez les antiquaires ?

- Pas question. Mais Kama revient d'Europe ; il passera ici dans une quinzaine. Clappique était fatigué, il n'a raconté que deux jolies histoires : celle d'un voleur chinois qui fut acquitté pour s'être introduit par un trou en forme de lyre dans le Mont-de-piété qu'il cambriolait, et celle-ci : Illustre-Vertu, depuis vingt ans, élève des lapins. D'un côté de la douane intérieure, sa maison, de l'autre, ses cabanes. Les douaniers, remplacés une fois de plus, oublient de prévenir leurs successeurs de son passage quotidien. Il arrive, son panier plein d'herbe sous le bras. « - Hep là-bas ! Montrez votre panier. » Sous l'herbe, des montres, des chaînes, des lampes électriques, des appareils photographiques. « - C'est ce que vous donnez à manger à vos lapins ? - Oui, monsieur le directeur des douanes. Et (menaçant à l'égard desdits lapins) s'ils n'aiment pas ça, ils n'auront rien d'autre.

- Oh ! dit-elle, c'est une histoire scientifique ; maintenant je comprends tout. Les lapins-sonnettes, les lapins-tambours, vous savez, tous ces jolis petits bestiaux qui vivent si bien dans la lune et les endroits comme ça, et si mal dans les chambres d'enfants, voilà d'où ils viennent... C'est encore une navrante injustice cette triste histoire d'Illustre-Vertu. Et les journaux révolutionnaires vont beaucoup protester, je pense, car en vérité, soyez sûr que ces lapins mangeaient ces choses.