- Tu vas aller à Han-Kéou ? demanda Tchen à Kyo.
- Bien entendu.
Tchen marchait de long en large dans la pièce, sous tous les balanciers de réveils et de coucous qui continuaient à battre leur mesure.
- Ce que j'ai dit est très simple, reprit-il enfin. L'essentiel. La seule chose à faire. Préviens-les.
- Tu attendras ?
Kyo savait que si Tchen, au lieu de lui répondre, hésitait, ce n'était pas que Katow l'eût convaincu. C'était qu'aucun des ordres présents de l'Internationale ne satisfaisait la passion profonde qui l'avait fait révolutionnaire ; si, par discipline, il les acceptait, il ne pourrait plus agir. Kyo regardait, sous les horloges, ce corps hostile qui avait fait à la Révolution le sacrifice de lui-même et des autres, et que la Révolution allait peut-être rejeter à sa solitude avec ses souvenirs d'assassinats. À la fois des siens et contre lui, il ne pouvait plus ni le rejoindre, ni se détacher de lui. Sous la fraternité des armes, à l'instant même où il regardait ce train blindé que peut-être ils attaqueraient ensemble, il sentait la rupture possible comme il eût senti la menace de la crise chez un ami épileptique ou fou, au moment de sa plus grande lucidité.
Tchen avait repris sa marche ; il secoua la tête comme pour protester, dit enfin : « Bong », en haussant les épaules, comme s'il eût répondu ainsi pour satisfaire en Kyo quelque désir enfantin.
La rumeur revint, plus forte, mais si confuse qu'ils durent écouter très attentivement pour distinguer ce dont elle était faite. Il semblait qu'elle montât de la terre.
- Non, dit Kyo, ce sont des cris.
Ils approchaient, et devenaient plus précis.
- Prendrait-on l'église russe ?.. demanda Katow.
Beaucoup de gouvernementaux étaient retranchés là. Mais les cris approchaient comme s'ils fussent venus de la banlieue vers le centre. De plus en plus forts. Impossible de distinguer les paroles, Katow jeta un coup d'œil vers le train blindé.
- Leur arriverait-il des renforts ?
Les cris, toujours sans paroles, devenaient de plus en plus proches, comme si quelque nouvelle capitale eût été transmise de foule en foule. Luttant avec eux, un autre bruit se fit place, devint enfin distinct : l'ébranlement régulier du sol sous les pas.
- L'armée, dit Katow. Ce sont les nôtres.
Sans doute. Les cris étaient des acclamations. Impossible encore de les distinguer des hurlements de peur ; Kyo avait entendu s'approcher ainsi ceux de la foule chassée par l'inondation. Le martèlement des pas se changea en clapotement, puis reprit : les soldats s'étaient arrêtés et repartaient dans une autre direction.
- On les a prévenus que le train blindé est ici, dit Kyo.
Ceux du train entendaient sans doute les cris plus mal qu'eux, mais beaucoup mieux le martèlement transmis par la résonance des blindages.
Un vacarme formidable les surprit tous trois : par chaque pièce, chaque mitrailleuse, chaque fusil, le train tirait. Katow avait fait partie d'un des trains blindés de Sibérie ; son imagination lui faisait suivre l'agonie de celui-ci. Les officiers avaient commandé le feu à volonté. Que pouvaient-ils faire dans leurs tourelles, le téléphone d'une main, le revolver de l'autre ? Chaque soldat devinait sans doute ce qu'était ce martèlement. Se préparaient-ils à mourir ensemble, ou à se jeter les uns sur les autres, dans cet énorme sous-marin qui ne remonterait jamais ?
Le train même entrait dans une transe furieuse. Tirant toujours de partout, ébranlé par sa frénésie même, il semblait vouloir s'arracher de ses rails, comme si la rage désespérée des hommes qu'il abritait eût passé dans cette armure prisonnière et qui se débattait elle aussi. Ce qui, dans ce déchaînement, fascinait Katow, ce n'était pas la mortelle saoulerie dans laquelle sombraient les hommes du train, c'était le frémissement des rails qui maintenaient tous ces hurlements ainsi qu'une camisole de force : il fit un geste du bras en avant, pour se prouver que lui n'était pas paralysé. Trente secondes, le fracas cessa. Au-dessus de l'ébranlement sourd des pas et du tic-tac de toutes les horloges de la boutique, s'établit un grondement de lourde ferraille : l'artillerie de l'armée révolutionnaire.
Derrière chaque blindage, un homme du train écoutait ce bruit comme la voix même de la mort.
TROISIÈME PARTIE
29 MARS
Han-Kéou était toute proche : le mouvement des sampans couvrait presque le fleuve. Les cheminées de l'arsenal se dégagèrent peu à peu d'une colline, presque invisibles sous leur énorme fumée ; à travers une lumière bleuâtre de soir de printemps, la ville apparut enfin avec toutes ses banques à colonnes dans les trous d'un premier plan net et noir : les vaisseaux de guerre de l'Occident. Depuis six jours Kyo remontait le fleuve, sans nouvelles de Shanghaï.
Au pied du bateau, une vedette étrangère siffla. Les papiers de Kyo étaient en règle, et il avait l'habitude de l'action clandestine. Il gagna seulement l'avant, par prudence.
- Que veulent-ils ? demanda-t-il à un mécanicien.
- Ils veulent savoir si nous avons du riz ou du charbon. Défense d'en apporter.
- Au nom de quoi ?
- Un prétexte. Si nous apportons du charbon, on ne nous dit rien, mais on s'arrange pour désarmer le bateau au port. Impossible de ravitailler la ville.
Là-bas, des cheminées, des élévateurs, des réservoirs : les alliés de la révolution. Mais Shanghaï avait enseigné à Kyo ce qu'est un port actif. Celui qu'il voyait n'était plein que de jonques - et de torpilleurs. Il saisit ses jumelles : un vapeur de commerce, deux, trois. Quelques autres... Le sien accostait, du côté de Ou-Chang ; il devrait prendre le transbordeur pour aller à Han-Kéou.
Il descendit. Sur le quai, un officier surveillait le débarquement.
- Pourquoi si peu de bateaux ? demanda Kyo.
- Les Compagnies ont fait tout filer : elles ont peur de la réquisition.
Chacun, à Shanghaï, croyait la réquisition faite depuis longtemps.
- Quand part le transbordeur ?
- Toutes les demi-heures.
Il lui fallait attendre vingt minutes. Il marcha au hasard. Les lampes à pétrole s'allumaient au fond des boutiques ; çà et là, quelques silhouettes d'arbres et de cornes de maisons montaient sur le ciel de l'ouest où demeurait une lumière sans source qui semblait émaner de la douceur même de l'air et rejoindre très haut l'apaisement de la nuit. Malgré les soldats et les Unions ouvrières, au fond d'échoppes, les médecins aux crapauds-enseignes, les marchands d'herbes et de monstres, les écrivains publics, les jeteurs de sorts, les astrologues, les diseurs de bonne aventure, continuaient leurs métiers lunaires dans la lumière trouble où disparaissaient les taches de sang. Les ombres se perdaient sur le sol plus qu'elles ne s'y allongeaient, baignées d'une phosphorescence bleuâtre ; le dernier éclat de ce soir unique qui se passait très loin, quelque part dans les mondes, et dont seul un reflet venait baigner la terre, luisait faiblement au fond d'une arche énorme que surmontait une pagode rongée de lierre déjà noir. Au delà, un bataillon se perdait dans la nuit accumulée en brouillard au ras du fleuve, au delà d'un chahut de clochettes, de phonographes, et criblé de toute une illumination. Kyo descendit, lui aussi, jusqu'à un chantier de blocs énormes : ceux des murailles, rasées en signe de libération de la Chine. Le transbordeur était tout près.
Encore un quart d'heure sur le fleuve, à voir la ville monter dans le soir. Enfin, Han-Kéou.
Des pousses attendaient sur le quai, mais l'anxiété de Kyo était trop grande pour qu'il pût rester immobile. Il préféra marcher : la concession britannique que l'Angleterre avait abandonnée en janvier, les grandes banques mondiales fermées, mais pas occupées... « Étrange sensation que l'angoisse : on sent au rythme de son cœur qu'on respire mal, comme si l'on respirait avec le cœur... » Au coin d'une rue, dans la trouée d'un grand jardin plein d'arbres en fleurs, gris dans la brume du soir, apparurent les cheminées des manufactures de l'Ouest. Aucune fumée. De toutes celles qu'il voyait, seules celles de l'Arsenal étaient en activité. Était-il possible que Han-Kéou, la ville dont les communistes du monde entier attendaient le salut de la Chine, fût en grève ? L'Arsenal travaillait ; du moins pouvait-on compter sur l'armée rouge ? Il n'osait plus courir. Si Han-Kéou n'était pas ce que chacun croyait qu'elle était, tous les siens, à Shanghaï, étaient condamnés à mort. Et May. Et lui-même.