La maison n'a que deux étages. Un large vestibule traverse le rez-de-chaussée, et l'on distingue au fond l'escalier de pierre avec sa rampe en fer ouvré.
Une fois dans ce vestibule, M. Seignebos ouvrit une porte à droite.
– Entrez là, dit-il à maître Folgat, et attendez. Je monte chez le comte, dont la chambre est au premier, et je vous envoie la comtesse.
Le jeune avocat obéit, et il se trouva dans un vaste salon largement éclairé par trois portes-fenêtres ouvrant de plain-pied sur le jardin. Ce salon avait dû être superbe jadis. De belles menuiseries peintes en blanc, rehaussées de filets et d'arabesques d'or, lambrissaient les murs. Au plafond, une vaste composition allégorique représentait des amours joufflus folâtrant dans un ciel étoilé.
Mais le temps avait promené ses doigts crasseux sur toutes ces magnificences d'un autre siècle, effacé à demi les peintures, terni l'or des arabesques, fané l'azur du plafond et écaillé les amours. Et certes l'ameublement n'était pas fait pour atténuer la mélancolie de ces ruines. Aux fenêtres, pas de rideaux. Sur la cheminée, une pendule et des candélabres à moitié brisés. Puis çà et là, et comme au hasard, des meubles disparates arrachés à l'incendie du Valpinson, des chaises, des canapés, des fauteuils et une table ronde toute disloquée et noircie par les flammes.
Mais qu'importaient à maître Folgat ces détails. Il ne songeait qu'à la démarche qu'il risquait, et dont il comprenait alors seulement l'audace extraordinaire et l'étrangeté. Peut-être eût-il battu en retraite s'il l'eût pu; et il n'avait pas trop de toute sa volonté pour dominer son trouble.
Enfin, il entendit un pas rapide et léger dans le vestibule, et presque aussitôt la comtesse de Claudieuse parut. C'était bien elle, telle qu'elle lui avait été décrite par Jacques, calme, grave et sereine, comme si son âme eût plané bien au-dessus des passions humaines.
Loin d'altérer son exquise beauté, les événements terribles qui se succédaient depuis un mois lui avaient mis au front comme une auréole divine. Elle avait quelque peu maigri, cependant. Et le cercle de bistre qui entourait ses yeux et le désordre de ses cheveux admirables trahissaient la fatigue et les angoisses des longues nuits passées au chevet de son mari.
Pendant que maître Folgat s'inclinait:
– Vous êtes le défenseur de monsieur de Boiscoran, monsieur? demanda-t-elle.
– Oui, madame, répondit le jeune avocat.
– Vous désirez me parler, à ce que vient de me dire le docteur…
– Oui, madame.
D'un geste de reine, elle montra un siège, et s'asseyant elle-même:
– Je vous écoute, monsieur, dit-elle.
Non sans une importune palpitation au cœur, maître Folgat commença:
– Je dois d'abord, madame, vous exposer la situation de mon client.
– C'est inutile, monsieur, je la connais.
– Vous savez alors, madame, qu'il vient d'être renvoyé devant la cour d'assises, et qu'il peut être condamné!
D'un mouvement douloureux, elle secoua la tête, et doucement:
– Je sais, monsieur, que le comte de Claudieuse a été victime du plus lâche des attentats, que sa vie est en péril, qu'avant peu, s'il ne survient un miracle de Dieu, je n'aurai plus de mari, mes enfants n'auront plus de père…
– Mais monsieur de Boiscoran est innocent, madame!
Une profonde surprise se peignit sur les traits de Mme de Claudieuse, et fixant maître Folgat:
– Qui donc est l'assassin? interrogea-t-elle.
Ah! ce n'est pas sans peine que le jeune avocat arrêta sur ses lèvres ce seul mot terrible: «Vous!», qui montait au fond de sa conscience révoltée.
Mais il songea au succès de sa mission, et au lieu de répondre:
– Pour un accusé, madame, reprit-il, pour un malheureux à la veille du jugement, un avocat est un confesseur auquel il ne cache rien. J'ajouterai que le défenseur a la discrétion du prêtre, et qu'il sait oublier les secrets qui lui ont été confiés.
– Je ne comprends pas, monsieur…
– Mon client, madame, avait un moyen bien simple de se disculper, c'était de dire toute la vérité. Il a mieux aimé risquer son bonheur que de compromettre celui d'une autre personne…
La comtesse eut un geste d'impatience.
– Mes moments sont comptés, monsieur, interrompit-elle. Veuillez vous expliquer plus clairement.
Mais maître Folgat était aussi loin que possible.
– Je suis chargé par monsieur de Boiscoran, madame, reprit-il, de vous remettre une lettre.
La surprise de Mme de Claudieuse parut se changer en stupeur.
– À moi! fit-elle. À quel titre?
Sans mot dire, le jeune avocat tira de son portefeuille la lettre de Jacques, et la tendant à la comtesse:
– La voici, dit-il.
Elle la prit, d'une main qui ne tremblait pas, et l'ouvrit lentement. Mais, dès qu'elle l'eut parcourue, se dressant en pied, pourpre et les yeux pleins d'éclairs:
– Savez-vous ce que contient cette lettre, monsieur? s'écria-t-elle.
– Oui.
– Vous savez que monsieur de Boiscoran ose m'y appeler de mon nom de jeune fille, Geneviève, comme mon mari, comme mon père!
Le moment décisif venu, maître Folgat avait tout son sang-froid.
– Monsieur de Boiscoran, madame, prétend qu'il vous nommait ainsi autrefois… rue des Vignes… au temps où vous l'appeliez Jacques…
La comtesse paraissait abasourdie.
– Mais c'est infâme, monsieur, balbutia-t-elle, ce que vous dites là! Quoi! monsieur de Boiscoran a pu vous dire que moi, la comtesse de Claudieuse, j'ai été… sa maîtresse.
– Il me l'a dit, oui, madame, et il affirme que peu d'instants avant l'incendie, il était près de vous, et que s'il avait les mains noircies, c'est qu'il venait de brûler votre correspondance et la sienne…
Elle se redressa sur ces mots, et d'une voix vibrante:
– Et vous avez pu croire cela! s'écria-t-elle, vous?… Ah! le premier crime de monsieur de Boiscoran n'est rien, comparé à celui-ci! Il ne lui suffisait pas d'avoir incendié notre maison et de nous avoir ruinés, il veut nous déshonorer. Il ne lui suffit pas d'avoir pris la vie du mari, il lui faut l'honneur de la femme!
Elle parlait si haut que du vestibule on devait entendre les éclats de sa voix.
– Plus bas, madame, de grâce, fit maître Folgat, plus bas…
Elle le foudroya d'un regard de mépris souverain, et haussant encore le ton:
– Oui, continua-t-elle, je conçois que vous ayez peur d'être entendu… Mais moi, qu'ai-je à craindre! Je voudrais que l'univers entier nous écoutât et nous jugeât. Plus bas, dites-vous. Pourquoi plus bas! Pensez-vous donc que si monsieur de Claudieuse n'était pas mourant, celle lettre ne serait pas déjà entre ses mains! Ah! il saurait faire justice de cette lettre infâme, lui!… Tandis que moi, une femme!… Jamais je n'avais compris si terriblement que tout le monde croit mon mari perdu, et que je vais rester seule au monde, sans protecteur, sans amis…