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» Il est un moyen, connu de tous les chasseurs, de remplacer les allumettes. Je l'employai. Retirant de mon fusil une cartouche, j'en enlevai la charge de plomb, que je remplaçai par un morceau de papier. Appuyant ensuite mon arme contre terre, pour étouffer l'explosion, j'enflammai la poudre… Nous avions du feu, je le communiquai aux lettres… Et quelques minutes après, il ne restait plus que des débris noircis que j'émiettai entre mes mains et que j'éparpillai au vent…

» Immobile autant qu'une statue, madame de Claudieuse me regardait faire… "Voilà donc, murmura-t-elle, ce qu'il reste de cinq années de notre vie, de nos amours et de vos serments! Des cendres…" Je ne répondis que par une exclamation équivoque. J'avais hâte de me retirer. Elle ne le comprit que trop, et violemment: "Décidément, je vous fais donc horreur! s'écria-t-elle. – Nous venons, dis-je, de commettre une imprudence inouïe… – Eh! qu'importe!" Puis, d'une voix sourde: "Le bonheur vous attend, vous, ajouta-elle, et une nouvelle vie pleine d'enivrantes promesses, il est naturel que vous ayez peur… Moi, dont la vie est finie et qui n'ai plus rien à attendre, en qui vous avez tué jusqu'à l'espérance, moi je ne crains pas…" Je sentais monter sa colère. "Regretteriez-vous donc votre générosité, Geneviève? dis-je doucement. – Peut-être! répondit-elle d'un accent qui me fit frémir. J'ai été bien faible et bien lâche… Comme vous devez rire de moi… Quelle chose misérable qu'une femme abandonnée qui se résigne et qui pleure!…" Puis brusquement: "Avouez, reprit-elle, que vous ne m'avez jamais aimée. – Ah! vous savez bien le contraire. – Pourtant, vous m'abandonnez… pour une autre… pour cette Denise! – Vous êtes mariée, vous ne pouviez être à moi. – Alors si j'avais été… libre… Si j'avais été… veuve… – Vous seriez ma femme, vous le savez bien!" D'un geste éperdu elle leva les bras au ciel, et d'une voix qui me parut retentir jusqu'au château: "Sa femme! s'écria-t-elle. Si j'étais veuve, je serais sa femme… ô mon Dieu! heureusement, cette idée affreuse ne m'est pas venue plus tôt!…"

Tout d'une pièce, à ces mots, le célèbre avocat de Sauveterre se dressa, et se plantant devant Jacques de Boiscoran et l'enveloppant d'un de ces regards qui essayent de fouiller au plus profond des consciences:

– Et après? interrogea-t-il.

Pour conserver encore quelques apparences de sang-froid, Jacques n'avait pas trop de toute sa volonté.

– Ensuite, répondit-il, je tentai l'impossible pour calmer madame de Claudieuse, pour l'émouvoir, pour la ramener aux sentiments généreux des jours passés… J'étais bouleversé au point de ne plus voir clair en moi… Je la haïssais d'une haine mortelle, et cependant je ne pouvais m'empêcher de la plaindre… Je suis homme, et il n'est pas d'homme qui ne soit touché de se voir l'objet de tels regrets et d'un si effrayant désespoir… Sais-je tout ce que je lui ai dit! Il y allait de mon bonheur et du bonheur de Denise. Je ne suis pas un héros de roman, moi! J'ai été lâche, je me suis humilié, j'ai supplié, j'ai menti… J'ai juré que c'était ma famille surtout qui voulait mon mariage… J'espérais, à force de paroles caressantes, adoucir l'amertume de mon abandon… grossier!

» Elle écoutait plus froide qu'un bloc de glace, et dès que je m'arrêtai: "Et c'est à moi que vous contez tout cela, fit-elle avec un rire sinistre. Votre Denise!… Eh! si j'étais une femme comme les autres, je me tairais aujourd'hui, et avant un an je vous reverrais à mes pieds." Avait-elle donc réfléchi depuis notre rencontre sur la grande route? Était-ce la convulsion suprême de la passion, au moment où se brisaient nos derniers liens! Je voulais parler encore, mais brusquement: "Oh! assez! interrompit-elle, épargnez-moi du moins l'offense de votre commisération! Je verrai… Je ne vous promets rien… Adieu!…"

» Et elle s'enfuit vers le château, et je restai planté sur mes jambes, hébété de stupeur, me demandant si elle ne courait pas tout avouer au comte de Claudieuse. C'est même à ce moment que, machinalement, je retirai de mon fusil la cartouche brûlée et que je la remplaçai par une neuve… Puis, comme rien ne bougeait, je m'éloignai à grands pas.

– Quelle heure était-il? interrogea maître Magloire.

– Il me serait impossible de le préciser. Il est de ces tourmentes pendant lesquelles on perd toute notion du temps. J'ai pris, pour revenir, par les bois de Rochepommier…

– Et vous n'avez rien vu?

– Non.

– Rien entendu?

– Rien.

– Pourtant, d'après votre récit, vous ne pouviez être loin du Valpinson quand l'incendie a éclaté…

– C'est vrai, et en rase campagne j'aurais certainement aperçu les flammes. Mais j'étais sous bois, les arbres me dérobaient l'horizon…

– Et ces mêmes arbres ont empêché la détonation des deux coups de fusil tirés sur monsieur de Claudieuse d'arriver jusqu'à vous…

– Ils auraient pu y contribuer. Mais il n'en était pas besoin. Je remontais le vent qui était déjà violent, et il est prouvé que dans de telles conditions, on n'entend pas à cinquante mètres de l'explosion d'une arme de chasse.

C'est bien juste si maître Magloire réprimait ses mouvements d'impatience. Et, sans s'apercevoir que lui, l'avocat, il était plus dur que le juge d'instruction:

– Ainsi, reprit-il, vous croyez que votre récit répond à tout!

– Je crois que mon récit, qui est l'expression de la plus scrupuleuse vérité, explique les charges relevées contre moi par monsieur Galpin-Daveline… Il explique comment je tenais à cacher ma visite au Valpinson, comment j'ai été rencontré à l'aller et au retour, et à des heures qui correspondent à celles de l'incendie; comment enfin mon premier mouvement a été de tout nier… Il explique encore pourquoi l'enveloppe d'une de mes cartouches a été ramassée près des ruines, et pourquoi l'eau où j'avais lavé mes mains en rentrant était noire…

Rien ne semblait devoir ébranler les convictions de l'avocat de Sauveterre.

– Et le lendemain, demanda-t-il, quand on est venu vous arrêter, quelle a été votre première impression?

– J'ai pensé immédiatement au Valpinson…

– Et quand on vous a appris quel crime avait été commis?

– Je me suis dit que madame de Claudieuse avait voulu devenir veuve.

Tout le sang de maître Magloire affluait à son visage.

– Malheureux! s'écria-t-il, osez-vous bien accuser la comtesse de Claudieuse d'un tel forfait!

La colère rendait des forces à Jacques.

– Qui donc accuserais-je! répondit-il. Un crime a été commis, et dans de telles conditions qu'il ne peut l'avoir été que par elle ou par moi. Je suis innocent, donc elle est coupable…

– Pourquoi n'avoir pas dit tout cela le premier jour?