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– Vous vous trompez, Denise, je vous le jure.

– Non, Jacques. On me cache quelque chose, je m'en suis bien aperçue, et je ne vous demande pas ce que c'est… Ce que je sais suffit: vous êtes renvoyé devant la cour d'assises…

– Pardon, la chambre des mises en accusation n'a pas encore rendu son arrêt!

– Mais elle le rendra, et il sera fatal.

C'était bien l'opinion et la terreur de Jacques. Il frémit. Et pourtant, s'obstinant au rôle qu'il s'était imposé:

– Baste! fit-il, si je passe en cour d'assises, je serai acquitté.

– En êtes-vous bien sûr?

– J'ai pour moi quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent.

– Il en est donc une contre! s'écria la jeune fille. (Et, saisissant les poignets de Jacques et les serrant avec une force dont jamais on ne l'eût crue capable): Cette chance unique, ajouta-t-elle, vous n'avez pas le droit de la courir.

Jacques tressaillit de tout son corps. Était-ce possible! Comprenait-il bien? Denise venait-elle lui conseiller cet acte de suprême désespoir auquel l'avaient fait renoncer ses défenseurs!

– Que voulez-vous dire? fit-il d'une voix troublée.

– Je dis qu'il faut fuir.

– Fuir!…

– Rien n'est si facile. J'ai réfléchi, consulté, tout prévu. Les geôliers sont à nous. Je viens de m'entendre avec la femme de Blangin. Un soir, sitôt la nuit, on vous ouvre les portes. Un cheval sellé vous attend hors de la ville et des relais ont été préparés. Vous montez à cheval, et en quatre heures vous êtes à La Rochelle. Là, un de ces bateaux pilotes qui peuvent braver les plus grosses mers vous prend à son bord et vous transporte en Angleterre…

Jacques hochait la tête.

– Ceci est impossible, murmura-t-il. Je suis innocent… Je ne puis pas abandonner tout ce qui m'est cher, vous, Denise, vous…

Une épaisse rougeur couvrait les joues de la jeune fille.

– Je me suis mal expliquée, Jacques, balbutia-t-elle, vous ne partiriez pas seul…

D'un mouvement éperdu, il leva les mains vers le ciel.

– Dieu juste! s'écria-t-il, tu me devais cette compensation!

Et cependant, d'une voix plus forte, Mlle Denise poursuivait:

– Me supposeriez-vous assez lâche pour abandonner l'ami que tout trahit. Non! non!… Grand-papa et tantes Lavarande m'accompagneront, et nous vous rejoindrons en Angleterre… Vous changerez de nom et nous passerons en Amérique, et nous chercherons bien avant dans les terres, loin des villes et des hommes, quelque contrée nouvelle où nous nous fixerons. Ce ne sera pas la France, c'est vrai. Mais la patrie, Jacques, c'est le pays où l'on est libre, où l'on est aimé, où l'on vit heureux!

Remué jusqu'aux dernières, jusqu'aux plus subtiles fibres de son être par les plus délirantes sensations, Jacques de Boiscoran laissait tomber son masque d'impassible insouciance.

Était-il au monde un homme ayant reçu une preuve plus étonnante de dévouement et d'amour! Et de quelle femme? D'une jeune fille qui réunissait toutes ces qualités dont une seule rend fières les autres jeunes filles, l'esprit et la grâce, la noblesse, la fortune, la beauté, et qui était la réalisation sublime de tout ce qui se peut concevoir d'angélique et de pur.

Ah! elle ne calculait pas, celle-là – comme l'autre!… Elle ne songeait pas à prendre ses sûretés avant de tendre ses lèvres à un premier baiser! Elle ne faisait pas de la duplicité une science, et de l'hypocrisie son unique vertu! C'est bien entièrement et sans arrière-pensée qu'elle s'abandonnait!

Et c'est au moment où Jacques voyait tout s'écrouler autour de lui, et lorsqu'il touchait aux plus sombres abîmes du désespoir, que ce bonheur lui arrivait, si grand et si inattendu que son âme fléchissait sous le poids.

Un instant il demeura immobile, perdu de stupeur. Puis tout à coup, d'une étreinte convulsive, attirant à lui sa fiancée, la pressant contre sa poitrine et inondant de baisers ses cheveux à demi dénoués:

– Soyez bénie, ô ma bien-aimée! s'écria-t-il, soyez bénie de votre fidélité au malheur. Je ne me plaindrai plus. J'aurai eu, quoi qu'il advienne, ma part de félicité…

Elle crut qu'il consentait. Plus palpitante qu'une mésange aux mains d'un enfant, elle se dégagea, et se reculant et plongeant son beau regard dans les yeux de Jacques:

– Fixons donc le jour, dit-elle.

– Quel jour?

– Celui de votre évasion.

Ce seul mot rappela Jacques au sentiment affreux de sa situation. Il planait au plus haut de l'azur, il retomba dans les fanges de la réalité. Son visage rayonnant d'une joie céleste s'assombrit tout à coup, et d'une voix rauque:

– C'est un rêve trop beau, prononça-t-il, que nous venons de faire, il ne saurait se réaliser…

Ah! la pauvre jeune fille ne vit que trop qu'elle s'était trop tôt réjouie.

– Que dites-vous? balbutia-t-elle.

– Je ne peux pas, je ne dois pas, je ne veux pas fuir!

– Vous me refusez, Jacques!

Il ne répondit pas.

– Vous me refusez lorsque je vous jure que j'irai vous rejoindre et partager votre exil! Doutez-vous donc de ma parole? Craignez-vous que mon grand-père et mes tantes Lavarande ne me retiennent ici malgré moi?…

Aux accents de cette voix suppliante, Jacques sentait en quelque sorte se détremper son énergie, et sa volonté vaciller.

– Je vous en conjure, Denise, interrompit-il, n'insistez pas, ne m'enlevez pas mon courage!

Elle devait souffrir horriblement. Ses yeux brillaient d'un éclat insupportable. Ses lèvres sèches tremblaient.

– Vous vous résignez donc à passer en cour d'assises? dit-elle.

– Oui.

– Et si vous êtes condamné?…

– Je puis l'être, je le sais.

– C'est insensé! s'écria la jeune fille. Désespérée, elle se tordait les mains; et sans suite, les paroles jaillissaient de sa bouche:

– Mon Dieu! disait-elle, inspirez-moi! Comment le fléchir, quelles paroles employer?… Jacques, ne m'aimez-vous donc plus? Pour moi, si ce n'est pour vous, je vous en supplie, fuyons! C'est la honte évitée, c'est la liberté, c'est le salut! Rien ne peut donc vous toucher!… Que voulez-vous? Faut-il que je me traîne à vos pieds! (Et elle se laissait, en effet, glisser aux pieds de Jacques.) Fuyez, répétait-elle, fuyez!

Ainsi que tous les hommes vraiment énergiques, Jacques, par l'excès même de l'émotion, recouvrait la plénitude de son sang-froid. Maîtrisant l'affreux désordre de sa pensée, il releva Mlle Denise et la porta toute défaillante jusqu'au banc grossier du parloir.

S'agenouillant ensuite devant elle, et lui prenant les mains:

– Denise, commença-t-il, par pitié, revenez à vous et écoutez-moi. Je suis innocent, et fuir, ce serait avouer que je suis coupable…

– Eh! qu'importe!

– Pensez-vous donc que ma fuite arrêterait le procès? Non. Absent, je n'en serais pas moins jugé, et, reconnu coupable sans discussion, je serais condamné, flétri, déshonoré sans retour…

– Qu'importe! dit-elle encore.