— Je me barre pour de bon, crie-t-il à la vidéo, avant de partir d’un rire de dément.
Il tire un compte-gouttes de Bourdon de sa bibliothèque et cille jusqu’à l’aveuglement. Brouhaha instantané dans l’ensemble de son système nerveux, à la place de la lubricité. Comme des parasites sur une ligne de téléphone, ou sur les rails magnétiques des autoroutes, une sorte d’ivresse des nerfs, qui lui donne envie de s’enivrer pour de bon. Il gagne le frigo, ouvre une boîte de Bud, la descend. En descend une deuxième.
Retourne aux cassettes.
— Je vis une vie de gestes symboliques, et pas grand-chose de plus, déclare-t-il à la chambre. Mais quand on n’a que ça…
Il y a neuf cassettes de Virginia et de lui, étiquettes rédigées au stylo, certaines de la main de Virginia : NOUS, AU LIT. Ne devrait-il pas en conserver rien qu’une ? Non, non, non. Il les balance toutes dans le sac à dos qu’il utilise tous les jours, sort.
La nuit est chaude. Plus haut, l’autoroute gronde, en phase exacte avec les nerfs de Jim. Il voit filer le flanc des voitures sur la voie rapide, un phare par voiture. L’un des énormes piliers de soutènement en béton de l’autoroute se dresse sur le trottoir trois maisons plus loin. L’échelle de service pour les équipes d’entretien commence à trois mètres de hauteur, mais les gosses du quartier y ont attaché une échelle de corde en nylon. Non sans difficulté, conscient de ses bourdonnements de tête, de son ivresse, Jim enfile le sac à dos et entreprend de gravir l’échelle. Quand sa tête arrive au niveau de l’autoroute, il s’immobilise. Vrombissement des voitures qui passent, éclairs réguliers des phares, zoum zoum zoum zoum. Marrant de penser que seuls les petits dispositifs qui font saillie sur l’essieu avant, et qui ne font qu’effleurer la bande brillante du rail, guident les véhicules, et les empêchent de se caramboler, ou de passer par-dessus la tête de Jim pour aller s’écraser sur les demeures en contrebas. C’est quoi, le magnétisme, de toute façon ? Jim secoue la tête, confus. Se concentre sur la tâche qui l’attend. Le bras gauche passé autour d’un barreau de l’échelle, il libère le sac à dos de son épaule droite et le fait tournoyer pour ouvrir la fermeture Eclair. Et voilà une cassette sortie. Les roues de toutes les voitures passent à peu près au même endroit de la chaussée ; elles ont tracé deux bandes noires sur le béton blanc de l’autoroute, à environ soixante centimètres de part et d’autre du rail, elles-mêmes larges d’une soixantaine de centimètres. Il n’est pas très loin de la plus proche.
Il expédie une cassette qui glisse sur la chaussée et s’immobilise en plein sur la bande noire. La première voiture qui passe la fait voler en mille morceaux. Des boucles de bande jaillissent de côté.
— Ouais ! Joli coup !
Jim continue à s’échauffer à mesure que les cassettes se succèdent sur la trace de roues de la voie rapide et sont réduites en éclats de plastique et serpentins de bandes.
La dernière, cependant, file un peu trop loin, atterrit entre les marques de pneus et le rail de guidage. Sans prendre le temps de réfléchir, Jim grimpe sur l’autoroute, accrochant son sac à dos en enjambant le rail et manquant se foutre en l’air tout seul. Oups. Profitant d’une des rares brèches dans le flot de la circulation, il se précipite sur la voie rapide, ramasse la cassette, titube à la hâte, dépose celle-ci sur les marques, regagne précipitamment l’échelle.
Les roues d’une grosse voiture écrabouillent la cassette.
Prudemment, gauchement, Jim redescend. Quand il reprend pied sur la terre ferme, il inspire profondément.
— J’aurais peut-être dû en garder juste une. (Il rit.) Pas question de faire marche arrière maintenant, mon bonhomme ! T’es libre, que ça te plaise ou pas.
Plus haut, de longs rubans emmêlés de bandes vidéo flottent dans le ciel.
64
A peine Jim a-t-il regagné son appart, qui, à vrai dire, semble tout aussi lugubre et inanimé qu’auparavant, qu’un coup fort est frappé à la porte. Il ouvre.
— Abe ! Qu’est-ce que tu fous ici ?
Abe a un sourire en coin.
Question stupide. Abe a un air crispé, fatigué, provocant, et Jim comprend ; il est venu chercher de la compagnie. De l’aide. Jim a du mal à le croire. Abe n’est jamais venu chez Jim auparavant, sauf une fois ou deux pour passer le prendre. Vu leurs domiciles, il semble plus sensé d’aller glander à Saddleback, sur le toit du C. d’O., si c’est de glander qu’il s’agit.
— Je suis venu me déclarer minable, dit Abe d’une voix dure, avant de se mettre à rire.
— Qu’est-ce qui se passe ? Sandy est pas chez lui ?
— Tout juste.
De nouveau, ce rire abrupt. Mais le regard direct que Abe adresse ensuite à Jim est là pour admettre qu’il n’y a pas que ça. Abe entre, regarde autour de lui. Jim voit tout ça à travers les yeux de Abe.
— Allons dehors, dit-il. On va s’asseoir sur le trottoir. J’en ai marre de cet endroit.
Assis au bord du trottoir, à proximité de la pompe à incendie à l’angle de la rue, les pieds croisés dans le caniveau, ils peuvent lever les yeux vers l’autoroute au-dessus d’eux et apercevoir le toit des voitures, les faisceaux des phares avant qui défilent. Deux hommes assis sur le bord d’un trottoir.
Abe sort un des monstrueux pétards de Sandy et l’allume. Ils se le passent et se le repassent, exhalant d’énormes volutes de fumée dans la rue déserte. Une voiture qui passe disperse le nuage.
— Arrête de me le refiler si vite, dit Abe à un moment. Tu tires deux lattes, et puis tu le passes. Tu sais même pas fumer un joint ?
— Non.
Ils restent assis en silence. Rien à se dire ? Pas exactement. Jim suppose que ce qui fait sa valeur dans des moments comme ça, c’est son empressement à engager la conversation, à discuter de choses qui comptent.
— Alors, fait-il en toussant après une grosse bouffée, comme ça, les infirmiers qu’on a appelés pour l’accident de Lillian, c’était vous ?
— Ouais.
— Toi et Xavier ?
— Ouais.
Longue pause.
— Comment il va ?
Haussement d’épaules.
— Je ne sais pas. Comme d’habitude. Bousillé, tenant le coup. Apparemment, c’est toujours comme ça, avec X.
— Ça semble pas évident.
Abe grimace.
— C’est impossible. Pour moi, en tout cas.
Il se met à gigoter de la manière qui lui est propre, pour finir par se dresser fesses sur les talons, dans la posture primitive qui lui est chère, parce que ainsi même le fait d’être assis requiert de l’énergie.
— J’ai changé tant que ça cette année, à ton avis ?
— Tout le monde change.
Abe lui décoche un regard en biais, éclate d’un rire acerbe.
— Même toi ?
— Peut-être, fait Jim, qui songe au mois dernier. Peut-être, finalement.
Abe l’accepte.
— Ouais. Enfin, je me demandais. Je veux dire, je suis devenu comme X, tout au long de cette année. Je me demande si je vais pouvoir continuer. Tu sais…
Sa voix se fait tendue, il a maintenant les yeux baissés sur le caniveau.
— X m’a dit une fois qu’à l’époque où il commençait à déconner sérieusement, il ne supportait plus les accidents dans lesquels des gosses étaient impliqués. Parce qu’une fois il avait jeté un coup d’œil sur un siège arrière et découvert un corps et s’était demandé : « Qu’est-ce que ce gamin noir peut bien foutre avec ces Blancs ? », et qu’il l’avait retourné, et qu’il avait le visage d’un de ses gamins. Et il s’est en quelque sorte évanoui debout, et quand il a repris ses esprits c’était un gosse blanc qu’il n’avait jamais vu.