Elle sourit quand Antoine la salua mais le retint au moment où il mettait genou en terre pour baiser le bas de sa robe :
— Relevez-vous, Monsieur de Sarrance, et prenez ce tabouret ! Vous êtes si visiblement las que nous oublierons un instant le protocole. Monsieur de Châteauvieux, veillez à ce que l’on ne nous dérange pas !
— Je remercie Votre Majesté, murmura Antoine en s’asseyant tandis que le gentilhomme rejoignait la porte du salon. Sa bonté me confond alors que j’ai l’outrecuidance de l’importuner...
— Ne vous excusez pas ! Voilà trois ou quatre jours que j’attendais votre retour. J’espérais, en effet, que vous viendriez en hâte dès que vous auriez reçu ma lettre...
— Elle émanait de Votre Majesté ? Mais...
— Sans signature, je vous l’accorde. J’ai jugé plus prudent de l’écrire ainsi. Le Roi n’aurait pas apprécié, je pense, que je prenne sur moi de vous rappeler... Il a dû le faire lui-même d’ailleurs. Vous n’avez rencontré aucun courrier ?
— Aucun, Madame, et j’ai encore peine à croire ce que j’ai lu !
— C’est bien compréhensible ! Une si horrible histoire. Qui aurait pu imaginer une chose pareille ? ajouta-t-elle avec un frisson tellement bien joué qu’il fit cliqueter ses joyaux.
— Ainsi ce que l’on m’a écrit est vrai ? La nuit de ses noces, mon père a été tué par sa jeune épouse ?
— Vous êtes visiblement fatigué, Sarrance ! Je viens de vous dire que j’ai dicté cette lettre ! Oseriez-vous douter de ma parole ? En vérité, vous allez me faire regretter...
De compatissante la voix devint sèche, la bouche se pinça. Sa florentine Majesté détestait par-dessus tout que l’on n’attachât pas à ce qu’elle avançait le poids d’une parole d’évangile.
— A Dieu ne plaise, Madame, s’empressa de dire Antoine. Et si Votre Majesté avait la bonté de m’apprendre comment cela s’est passé ?
— Oh, c’est fort simple : au matin on a retrouvé le corps de votre père dans l’escalier de son hôtel et couvert de sang : cette fille lui avait tranché la gorge avant de prendre la fuite.
— La fuite ? Mais où est-elle allée ?
— C’est ce que nous apprendrons peut-être si on arrive à la retrouver. Que vouliez-vous qu’elle fît d’autre que se sauver ? Elle n’allait pas rester tranquillement dans la maison en attendant qu’on vienne l’appréhender.
L’image que l’on évoquait devant lui était d’une telle brutalité qu’Antoine peinait à l’accepter. Cette merveilleuse jeune fille à laquelle il ne cessait de penser égorgeant sauvagement l’homme à qui l’on venait de la marier ? Cela le révoltait...
— Ce n’est peut-être pas elle ? Hasarda-t-il. L’assassin a pu l’enlever pour se l’approprier... Une telle beauté !
C’était la dernière chose qu’il fallait dire. Marie enfourcha ses grands chevaux :
— Ma parole, vous la défendez ? Et alors qu’il s’agit de votre père ? Quelle honte ! Et si j’affirme, moi la Reine, qu’elle l’a tué, oserez-vous me démentir ? Faut-il vous rappeler que son précédent fiancé a été assassiné la veille de ses noces ?
— Pas par elle tout de même ?
— Et pourquoi pas par un ruffian à sa solde ? Ce n’est pas difficile à trouver à Florence... A Paris non plus d’ailleurs. Mais puisqu’il faut vous mettre les points sur les i, sa culpabilité est avérée. Il y a eu un témoin et ce témoin est ici !
Elle agita une sonnette et ordonna au valet qui se présentait d’aller chercher donna Honoria Davanzati qui devait se tenir chez Mme Concini.
— Sa tante ? Réagit Antoine. Elle était là-bas ?
— Naturellement, puisque son père avait accepté bien volontiers de la recevoir chez lui afin de veiller à la conduite de la maison, ce dont cette jeune sotte était bien incapable... Elle a tout vu, vous dis-je !... D’ailleurs, la voici !
Soutenue par Leonora Galigaï, le visage découvert pour une fois, Honoria effectuait en effet une entrée légèrement chancelante. En grand deuil, bien sûr, et le visage plus jaune que jamais, elle battait des paupières tout en froissant de sa main libre un mouchoir qu’elle portait à ses lèvres tremblantes...
— Que l’on avance une chaise pour donna Honoria ! ordonna Marie. Venez çà, ma bonne ! ajouta-t-elle, soudain attendrie. Croyez-moi désolée de devoir vous imposer cette épreuve supplémentaire mais voici le marquis Antoine de Sarrance, fils de la victime. Il souhaiterait entendre de votre bouche ce que vous avez déjà confié à donna Leonora puis à moi-même...
— Oh ! C’était tellement affreux !... Je savais cette fille hautaine, dure et impitoyable mais de là à faire ce qu’elle a fait ! J’ai cru en mourir...
— Pourtant, vous ne connaissiez pas mon père ? dit Antoine qui ne pouvait s’empêcher de juger ce désespoir un rien spectaculaire ! Sa fin, même affreuse, ne devrait pas vous bouleverser à ce point !
Le « témoin » tourna vers lui un regard de noyée :
— Sans doute... mais songez que... sa meurtrière est la fille de feu mon bien-aimé frère et que ce m’est... une insoutenable douleur de l’avoir vue assassiner de façon... barbare celui à qui l’on venait de l’unir devant Dieu ! C’est une honte pour les siens... et pour la mémoire de nos ancêtres...
— Je suppose que vos ancêtres en ont vu d’autres, remarqua Antoine. Mais, pour avoir tout vu, il fallait que vous fussiez dans la chambre des époux ?
Coupée dans son lamento, elle lui jeta un regard noir :
— N’ayant rien à y faire, je m’étais retirée chez moi pour fuir l’orgie qui se tenait en bas où l’on menait grand bruit mais ce vacarme-là ne m’a pas empêchée d’entendre les cris qui me parvenaient de chez les époux. Alors je suis allée voir... et ce que j’ai vu m’a tellement épouvantée que j’en ai perdu le sens. Ils se battaient mais, quand j’ai recouvré mes esprits, le silence était revenu, le malheureux homme gisait à terre, la gorge tranchée et la diablesse avait disparu. Quelle abomination !...
— Et ce voyant, qu’avez-vous fait ? Vous avez appelé de l’aide ?
— Moi ?... Mais j’en étais incapable ! Tout ce sang m’avait tellement terrifiée que je me suis évanouie de nouveau... Je ne sais ce qu’a duré cette pâmoison mais, quand je suis revenue à moi, tout était silence. Les ivrognes de la salle du festin avaient dû s’en aller ou s’endormir. Aucun domestique n’a répondu à mon appel et j’étais seule... seule... seule avec ce cadavre horrible. Alors, je me suis enfuie aussi vite que j’ai pu.
— Pour essayer de retrouver la jeune femme ?
— Cette tueuse ? L’enfer l’a peut-être reprise mais je n’ai pas voulu le savoir et je suis revenue au Louvre en hâte me mettre sous la protection de notre si bonne reine. Je me soutenais à peine... Jetais presque morte quand donna Leonora m’a trouvée... autant dire à sa porte. C’est elle qui a ensuite prévenu la Reine... et celle-ci s’est montrée d’une telle bonté ! Elle a si bien compris ma détresse... ma honte !