— Vous n’avez pas tellement meilleure mine qu’hier, Sarrance ! Vous venez prendre votre service ?
— Avec votre permission, non, Monsieur. Je voudrais que vous m’accordiez un congé...
— Encore ? Si vous ne traversiez une passe difficile, je vous aurais demandé si vous ne le souhaitez pas définitif ! Et pourquoi, s’il vous plaît ?
— Thomas de Courcy a disparu...
— Vous croyez que je l’ignore ? Depuis que je vous ai vu rentrer sans lui, je songeais à envoyer quelqu’un à sa recherche. Courcy est l’un de mes meilleurs hommes.
— Je sais, Monsieur, que vous l’appréciez. Pour moi, il est l’égal d’un frère et cette disparition m’inquiète. Je voudrais que vous m’autorisiez à le chercher moi-même. Les liens qui nous unissent sont si étroits que je pense avoir plus de chance que n’importe lequel de nos camarades !
— Je le pense aussi... C’est pourquoi je vous accorde ce congé mais avant de vous libérer puis-je savoir si vous avez pris des dispositions pour les funérailles de votre père ?
Soudain rouge de confusion, Antoine baissa la tête. Pas un instant depuis son retour, il n’y avait songé. En partant pour l’Angleterre, il était si furieux contre l’auteur de ses jours que la nouvelle de sa mort brutale, sous un couteau assassin, l’avait violemment choqué mais sans lui inspirer une véritable douleur. Il avait toujours admiré la vaillance d’Hector mais n’y ajoutait pas l’affection. Probablement y avait-il été disposé comme tous les petits enfants mais la disparition de sa mère, tuée à vingt-cinq ans, la tête fracassée contre un rocher, désarçonnée par son cheval emballé, avait coupé court à tout élan de tendresse. A cause de l’espèce d’indifférence dont le marquis avait fait montre dans ces circonstances qui auraient dû sinon le briser, au moins l’atterrer ? Elle était si belle, si tendre aussi, la jeune marquise ! Mais l’époux n’avait même pas versé une larme quand on l’avait portée en terre sous les dalles de la chapelle, à Sarrance. Le petit Antoine de sept ans avait cru mourir de chagrin...
Le regard perspicace de son chef ne quitta pas un instant ce visage qui essayait de masquer sa confusion. Depuis que le marquis Hector accumulait les actions d’éclat, attirant sur lui l’attention de ses contemporains, certains bruits couraient – discrètement parce que l’on ne souhaitait pas se créer une affaire avec sa redoutable épée ! – qui laissaient supposer que la mort d’Elisabeth de Sarrance n’était pas aussi naturelle qu’on l’avait pensé... Et dans le silence gêné d’Antoine, M. de Sainte-Foy lisait une multitude de choses.
— Rien ne presse dans l’immédiat, dit-il. Le Roi a fait déposer le corps dans une bière et il a été descendu à la crypte de Saint-Germain-l’Auxerrois. Cela peut donc attendre votre retour de la mission dont je vous charge : chercher où a bien pu passer Thomas de Courcy ! Voilà votre ordre, ajouta-t-il après avoir écrit quelques mots, signé et apposé son sceau... Allez maintenant ! J’avertirai Sa Majesté !
Le « merci Monsieur ! » d’Antoine fut singulièrement enroué mais le salut réglementaire lui permit de cacher les larmes de reconnaissance qui lui venaient aux yeux en découvrant la profonde bonté d’un homme qu’il avait cru jusque-là peu sensible aux autres.
Pour revenir chez lui préparer son bagage, il dut passer devant Saint-Germain-l’Auxerrois et décida d’y entrer. Le plus élémentaire respect exigeait que, avant de quitter Paris, il allât s’incliner sur la dépouille de son père.
Quand il pénétra sous la belle voûte bleue à fleurs de lys d’or toute neuve et due à la piété de Marie de Médicis, une messe était en cours et le desservant donnait la communion à la poignée de fidèles agenouillés devant l’autel. Ne s’étant pas confessé depuis longtemps, Antoine ne s’approcha pas, restant au contraire derrière un pilier jusqu’à la bénédiction finale. Puis il attendit que les personnes présentes se retirent avant de gagner le sous-sol muni d’un cierge qu’il s’était procuré à l’entrée.
Il vit tout de suite ce qu’il cherchait : le cercueil, soutenu par deux tréteaux et recouvert d’un drap noir à franges d’argent sur lequel on avait déposé les armes des Sarrance. De chaque côté, un gros cierge se consumait éclairant un petit seau d’eau bénite et son goupillon. Il y avait en outre deux prie-Dieu à la disposition des visiteurs ainsi qu’un porte-cierges, où d’ailleurs aucune flamme ne brillait.
Antoine alluma le sien, le mit en place et s’agenouilla mais ne réussit à se rappeler que les paroles rituelles des oraisons quotidiennes. Après quoi, il s’assit près de cette bière où reposait l’homme qui lui avait donné la vie. Il espérait qu’en faisant silence en lui-même une émotion s’éveillerait mais rien ne vint parce qu’il ne lui restait aucun souvenir tendre pour s’y accrocher. Rien d’autre qu’une vague rancune et le regret de ne pouvoir poser les questions qui le hantaient. Une surtout : que s’était-il passé durant la nuit de ces noces insensées ? Comment cette belle jeune fille en était-elle arrivée au geste terrible qui l’avait délivrée ? Elle ne voulait pas du marquis ; elle l’avait proclamé à la face de tous et on l’avait contrainte à ce mariage, mais cela suffisait-il ?... En vérité, s’il n’avait entendu le témoignage de la vieille Honoria, Antoine aurait opté plus volontiers pour l’intervention d’un amoureux quasi désespéré. Lui-même en aurait été capable s’il ne s’était agi de son père... et encore ! Dès qu’il avait vu Lorenza, il avait ressenti un désir fou de la conquérir. Au point qu’il lui avait fallu fuir pour, au moins, ne pas être présent au moment où on la livrerait à une convoitise qu’Hector n’avait même pas eu la pudeur de dissimuler...
Conscient d’avoir rempli son devoir de respect, il se releva pour partir, se signa, fléchit un genou et se retourna. Une femme était derrière lui, voilée mais la mousseline parut se relever d’elle-même et il reconnut Elodie de La Motte-Feuilly, des fleurs à la main...
Ils se regardèrent un instant puis elle déposa son bouquet sur le drap mortuaire, fit une courte prière et vint à Antoine :
— Je viens tous les jours, murmura-t-elle.
— Pourquoi ?
— Pour ce moment ! Je me doutais bien que vous rendriez votre devoir de deuil à votre père sitôt rentré. Bonjour, Antoine !
— Bonjour, Elodie. Pourquoi votre présence ici ? Il ne vous était rien...
— Il était celui qui avait demandé ma main pour la mettre dans la vôtre. Je lui dois mon plus grand bonheur... même s’il n’a duré qu’un instant.
Elle levait sur lui un regard bleu tout plein d’une douloureuse candeur et Antoine sentit revenir en lui un peu de l’émotion d’autrefois. Il fallait admettre qu’elle était charmante dans ce manteau de velours assorti à ses prunelles dont l’ample capuchon souriait de fourrure blanche.
— Je croyais que vous aviez connu ce bonheur-là lorsque je vous ai dit que je vous aimais ? fit-il avec la belle inconscience masculine.
— C’était vrai jusqu’à ce que votre père intervienne. Souvenez-vous de tous ces obstacles dressés devant nous ! Le monde entier semblait ligué contre notre amour et puis, soudain, tout s’est aplani lorsque ce cher M. de Sarrance s’est incliné devant ma mère pour qu’elle accepte enfin de nous unir !... Mais aussitôt après, tout s’est écroulé par la faute de cette abominable créature que l’on vous destinait à l’origine. Alors lui, ce héros, a pressenti le danger et a voulu vous préserver en l’attirant sur lui ! Il a affronté les maléfices de la sorcière et voilà où il en est ! Il faut être fier de lui, cher Antoine, et je ne l’oublierai jamais... Nous ne l’oublierons jamais, n’est-ce pas ?