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— Que font-ils, dans cette scène ? demanda-t-elle. Ces autres hommes.

Il revoyait tout ça dans sa tête. Le souvenir d’un souvenir.

— Brûl’du bois. Font du sucre…

— Ça n’a pas de sens. On fabrique le sucre dans des cuves de production biologique pas en brûlant des arbres, dit Rowan.

— Des arbres, confirma-t-il. Des arbres à sucre noir.

Un autre souvenir : le vieil homme brisait un morceau de quelque chose qui ressemblait à du sable foncé et aggloméré et lui faisait goûter en le lui glissant dans la bouche. La sensation des vieux doigts contre sa joue, la douceur à laquelle se mêlait une odeur de cuir et de chevaux. La sensation était si puissante qu’il frissonna. Ceci avait été réel. Mais il ne trouvait toujours aucun nom à mettre sur personne. Grand-père.

— Montagnes à moi, ajouta-t-il.

Cette pensée le rendit triste sans qu’il sache pourquoi.

— Quoi ?

— À moi. P’op’iété.

Il fronça les sourcils sombrement.

— Rien d’autre ?

— Non. Tout c’que j’vois.

Ses poings étaient serrés. Il se força à étaler ses doigts soigneusement sur la table.

— Vous êtes sûr qu’il ne s’agit pas d’un rêve de la nuit dernière ?

— Non. Dans la d’cchhh, insista-t-il.

— C’est très étrange. Cela, je m’y attendais. (Elle désigna les armes remontées avant de se mettre à les ranger dans le sac.) Ça (un hochement de tête pour indiquer sa petite histoire), ça ne colle pas. Des arbres en sucre, ça me fait plutôt l’effet d’un rêve.

Ça ne colle pas avec quoi ? Une excitation désespérée l’envahit. Il la saisit par le poignet au moment où elle remballait le neutralisateur.

— Colle pas’vec quoi ? Que savez-vous ?

— Rien.

— Ah ! Pas’ien !

— Vous me faites mal, dit-elle sans affolement.

Il la lâcha aussitôt.

— Pas’ien, insista-t-il encore. Que’que chose. Quoi ?

Elle soupira, finit de ranger les armes et se rassit en l’examinant.

— C’était la vérité quand nous disions que nous ignorions qui vous étiez. Il serait plus vrai de dire que nous ne sommes pas certains de savoir lequel vous êtes.

— J’ai l’choix ? Dites-moi !

— Vous êtes à un… moment délicat de votre convalescence. Les amnésiques après une cryoréanimation retrouvent rarement toute leur mémoire d’un coup. Elle revient en cascade. C’est exponentiel. Un peu au début puis ça grossit de plus en plus. Puis ça se tarit. Quelques derniers trous peuvent perdurer plusieurs années. Dans la mesure où vous n’avez pas souffert de blessures cervicales majeures, mon diagnostic est que vous retrouverez toute votre personnalité. Mais…

Un mais tout à fait sinistre. Il la fixa d’un air suppliant.

— À ce stade, au moment où la cascade ne va pas tarder à couler, un cryoamnésique est tellement assoiffé d’identité qu’il est prêt à en prendre une mauvaise et à assembler ses souvenirs de façon à prouver que c’est la vraie. Il faudra alors des semaines ou des mois pour rétablir la vérité. Dans votre cas, pour des raisons qui vous sont propres, je pense que cela est non seulement plus que possible mais qu’il sera beaucoup plus difficile que pour un autre de faire la part des choses. Je dois faire très, très attention de ne rien vous suggérer dont vous ne soyez déjà absolument certain. Et c’est dur, parce que j’ai autant tendance que vous à me fabriquer mes petites théories dans ma tête. Je dois m’assurer que tout ce que vous me donnez vient vraiment de vous et n’est pas un reflet, un écho de quelque chose que je vous aurais suggéré.

— Oh.

Il s’affaissa dans son lit, horriblement déçu.

— Il y a peut-être un raccourci, ajouta-t-elle.

Il bondit à nouveau.

–’Quel ? Dit’moi !

— Il existe une drogue qui s’appelle le thiopenta. C’est, entre autres, un sédatif psychiatrique mais on l’utilise généralement lors d’interrogatoires. Il n’est pas correct de parler de sérum de vérité au sens strict même si certains profanes le font.

— J’connais… thiopenta.

Il savait quelque chose d’important à propos du thiopenta. Qu’est-ce que c’était ?

— Il possède des effets extrêmement relaxants et, parfois, pour des patients après une cryoréanimation il peut déclencher la cascade de souvenirs.

— Ah !

— Par ailleurs, cela peut être aussi très embarrassant. Sous son influence, les gens parlent joyeusement de tout ce qui leur traverse l’esprit, jusques et y compris leurs pensées les plus intimes et les plus privées. Une bonne éthique médicale m’oblige de vous en prévenir. Il y a aussi des gens qui sont allergiques à cette drogue.

— Où’vez-vous…’ppris… l’éthik’? demanda-t-il, curieux.

Etrangement, elle sursauta.

— Sur Escobar, dit-elle en le fixant droit dans les yeux.

— Où… nous… maintenant ?

— Je préfère ne pas vous le dire. Pas encore.

— C’mment… ça pourrait… cont’miner… m’mémoire ? s’indigna-t-il.

— Je vous le dirai bientôt, fit-elle, apaisante. Bientôt. Croyez-moi.

— Humm, grommela-t-il.

Elle sortit un petit paquet blanc de sa poche qu’elle ouvrit.

— Donnez-moi votre bras.

Il lui obéit et elle y posa un timbre collant.

— C’est un test d’allergie, expliqua-t-elle. D’après mes théories à votre égard, il est fort possible que vous y soyez allergique. Une allergie artificiellement créée.

Elle décolla le timbre – ça piqua un peu – et examina son bras. Un point rose apparut. Elle fronça les sourcils.

— Ça vous démange ? demanda-t-elle, soupçonneuse.

— Non, mentit-il.

Il serra la main droite pour s’empêcher de se gratter. Une drogue qui lui rendrait sa mémoire… Il devait la prendre. Redeviens blanc, bon sang, ordonna-t-il au bouton rose.

— Vous semblez un peu sensible, marmonna-t-elle.

Marginalement.

— Z’en prriiiiieee…

Elle doutait encore. Pas trop.

— Bah… qu’avons-nous à perdre ? Je reviens tout de suite.

Elle sortit et reparut quelques secondes plus tard avec deux hyposprays qu’elle posa sur la table.

— Voici le thiopenta… et son antagoniste. Prévenez-moi immédiatement si vous sentez quelque chose de bizarre, si ça vous gratte, si la tête tourne, si vous avez du mal à respirer ou à déglutir, si vous avez l’impression que votre langue s’épaissit.

— Elle l’est d’jà, objecta-t-il tandis qu’elle remontait sa manche et plaquait l’hypospray à l’intérieur de son coude.

— Vous sentirez la différence, dit-elle. Maintenant, détendez-vous. Vous n’allez pas tarder à avoir l’impression de rêver, comme si vous flottiez. Comptez à rebours à partir de dix. Ça ne devrait pas prendre plus longtemps. Essayez.

— Di. Neu. Ui. Zed. Si. Sein, kat’, t’oi-deueu-un. (Il n’avait pas du tout l’impression de rêver. Il se sentait nerveux, tendu et misérable.) Z’êtes sûre k’c’est la bonne ?