Ses doigts se mirent à pianoter sur la table. Le son lui parut inhabituellement fort. Les objets dans la pièce prenaient des contours durs et brillants, comme si on les avait entourés d’un trait fluorescent. Le visage de Rowan semblait soudain dépourvu de toute personnalité. Comme un masque d’ivoire.
Menaçant, le masque se pencha sur lui.
— Quel est votre nom ?
— N… nnnnnn, bégaya-t-il.
Il était l’œil invisible, le sans-nom…
— Bizarre, murmura le masque. Votre pression sanguine monte au lieu de descendre.
Abruptement, il se souvint de ce qui était si important avec le thiopenta.
— Thiop’ta, m’rend’iper.
Elle secoua la tête en signe d’incompréhension.
— Hyper, répéta-t-il.
Des spasmes lui tordaient la bouche. Il voulait parler. Des milliers de mots s’agglutinaient sur sa langue, une collision en chaîne qui lui labourait les nerfs.
— Wa. Wa. Wa.
— Ce n’est pas normal.
Elle considéra d’un air méfiant l’hypospray toujours dans sa main.
— Sans b’ague.
Ses bras et ses jambes se rétractèrent comme des ressorts. Le visage de Rowan devenait de plus en plus charmant, comme celui d’une poupée. Son cœur s’accélérait. La pièce tangua comme s’il nageait sous l’eau. Il fit l’effort de déplier ses membres. Il devait se détendre. Il devait se détendre sur-le-champ.
— Vous vous rappelez quelque chose ? demanda-t-elle.
Ses yeux sombres étaient comme des piscines, liquides et magnifiques. Il voulait nager dans ces yeux, briller à leur surface. Il voulait lui faire plaisir. Il voulait la sortir de cette blouse-armure verte, pour danser nu avec elle sous les étoiles, pour… Son désir était si fort que ses bredouillements s’organisèrent soudain sous forme de poèmes, pour ainsi dire. En fait, il s’agissait de vers très vulgaires jouant sur un symbolisme trivial où il était question de trous spatiaux et de sauts. Heureusement, tout cela sortait dans un beau désordre.
Soulagé, il constata qu’elle souriait. Mais il fit soudain une association beaucoup moins plaisante.
— La dernièr’fois qu’j’ai récité ça, y avait que’qu’un qui m’foutait un’sacrée raclée, ’core avec du thiopenta.
Un frisson d’attention parcourut son joli corps.
— On vous a déjà donné du thiopenta ? Quand ça ? Avec qui ? Vous vous en souvenez ?
— Y s’app’lait Galen. Colère cont’moi. Sais pââ pou’quoi.
Il voyait un visage congestionné qui s’agitait devant lui, irradiant une haine implacable. Des coups qui lui pleuvaient dessus. Il se fouilla pour trouver la peur qu’il avait dû éprouver et il la trouva bizarrement mêlée à de la pitié.
— J’comp’ends pââ.
— Que vous demandait-il ?
— Sais pâ. J’y ai dit un aut’poèème…
— Vous lui avez récité des poèmes alors que vous subissiez un interrogatoire au thiopenta ?
— P’dant des zeures. Ça l’rendait malade.
Elle haussa les sourcils. Puis – spectacle délicieux – un de ses doigts toucha ses lèvres qui s’écartèrent lentement.
— Vous avez dominé un interrogatoire au thiopenta ? Remarquable ! Ne parlons pas de poésie, alors. Mais vous vous rappelez Ser Galen. Ouah !
— Galen. Ça colle ? (Il pencha la tête anxieusement. Ser Galen, oui ! Le nom était important : elle l’avait reconnu.) Dites-moi.
— Je… ne suis pas sûre. À chaque fois que je crois faire un pas en avant avec vous, j’ai l’impression qu’on en fait aussi deux de côté et un en arrière.
–’M’rais b’en danser avec vous, confia-t-il et s’entendit avec horreur décrire brièvement et précisément ce qu’il aimerait aussi faire avec elle. Oh. Ah.’scusez-moi, m’dame.
Il se fourra les doigts dans la bouche et les mordit.
— C’est pas grave, fit-elle, toujours apaisante. C’est le thiopenta.
— Non… z’est la teztoztérone.
Elle éclata de rire. Ce qui était extrêmement encourageant… mais sa brève exaltation fut submergée par une nouvelle vague de tension : ses mains agrippaient et tordaient ses vêtements, ses pieds tressautaient.
L’air préoccupé, elle contrôla un moniteur situé au-dessus de sa tête.
— Votre pression sanguine grimpe encore. Vous êtes peut-être charmant sous l’effet du thiopenta mais ceci n’est pas normal. (Elle s’empara du deuxième hypospray.) Je crois qu’il vaut mieux arrêter l’expérience maintenant.
–’Suis pas normal, dit-il tristement. Mutant. (La panique le saisit.) Z’allez m’enl’ver l’cerveau ? demanda-t-il avec une soudaine anxiété, regardant avec suspicion la seringue.
Tout à coup, ça lui revint.
— Hé ! s’écria-t-il. Je sais où je suis ! Je suis sur l’Ensemble de Jackson !
Il la dévisagea avec terreur avant de bondir hors du lit. D’un saut de carpe, il l’évita et atteignit la porte.
— Non, attendez, attendez ! s’exclama-t-elle en se lançant à sa poursuite, l’hypospray en main. C’est la drogue, arrêtez-vous ! Laissez-moi vous calmer ! Poppy, attrape-le !
Il évita tout aussi habilement le Dr. Durona avec une queue de cheval qui se trouvait dans le couloir et se jeta dans le tube de montée. Il se mit à grimper à toute allure le long de l’échelle de secours. Les muscles de sa poitrine pas encore guéris hurlèrent de douleur. C’était le chaos, tout tournoyait autour de lui : le tube, des couloirs et il finit par se retrouver dans le hall qu’il connaissait déjà.
Il passa devant un employé quelconque qui manœuvrait une civière flottante à travers les portes de verre. Aucun champ de force ne l’arrêta cette fois-ci. Un garde en parka verte se retourna vers lui au ralenti, dégaina un neutralisateur. De sa bouche ouverte, jaillit un cri aussi épais qu’une flaque d’huile froide.
La grise lueur du jour l’aveugla. Il s’accrocha à une rampe, se retrouva sur un parking recouvert de neige sale. Le verglas et quelques petits cailloux lui mordirent ses pieds nus tandis qu’il courait. Il arriva face à un mur. Dans ce mur, un portail et d’autres gardes en parkas vertes.
— Ne lui tirez pas dessus ! hurla une femme derrière lui.
Il traversa une rue sinistre et faillit se faire renverser par une voiture. Des éclairs de couleur lui crevaient les yeux à travers l’éclatant voile blanc-gris. Un vaste espace vide au-delà de la rue était occupé par des arbres noirs et nus aux branches comme des griffes cassées par le ciel. Il avait vaguement conscience d’autres bâtiments, là-bas plus loin, dominant la rue, sombres et menaçants. Ce paysage n’avait rien de familier. Il se rua vers l’espace vide et les arbres. Le voile devant ses yeux se teinta de noir et de rouge. L’air glacé l’étranglait. Il tituba et tomba, roulant sur le dos, incapable de respirer.
Une demi-douzaine de Dr. Durona se jetèrent sur lui comme des loups sur leur proie. Ils lui prirent les bras et les jambes, le soulevèrent de la neige. Le visage déformé de Rowan apparut. Un hypospray siffla. Comme un mouton troussé, ils le ramenèrent dans le grand bâtiment blanc de l’autre côté de la rue. Ses idées s’éclaircissaient mais une douleur abominable lui écartelait la poitrine, comme si on le dévissait de l’intérieur. Quand ils le remirent dans son lit dans les entrailles de la clinique, la paranoïa provoquée par la drogue avait disparu… pour être remplacée par sa paranoïa habituelle.
— Vous croyez qu’on l’a vu ? s’inquiéta une voix d’alto.
— Les gardes, répondit une autre voix. Des méd-techs.
— Personne d’autre ?