— Je ne sais pas, fit Rowan, haletante, échevelée (Des flocons de neige s’accrochaient à ses mèches.) il y avait quelques voitures dans la rue. Je n’ai vu personne dans le parc.
— Il y avait un couple qui marchait, annonça un autre Dr. Durona. Assez loin, de l’autre côté de l’étang. Ils nous ont regardés mais ils n’ont pas dû voir grand-chose.
— On leur a pourtant donné un sacré spectacle. Et ça a duré près d’une minute. C’est long.
— Qu’est-il arrivé cette fois-ci, Rowan ? s’enquit le Dr. Durona à la blanche chevelure et à la voix d’alto.
Elle s’approcha de lui en s’appuyant sur quelque chose. Une canne. Oui, une canne et elle l’utilisait visiblement par nécessité et non par affectation. Tous les autres se montraient déférents envers elle. S’agissait-il de la mystérieuse Lilly ?
— Je lui ai donné une dose de thiopenta, expliqua Rowan avec raideur. Pour essayer de stimuler sa mémoire. Ça marche souvent après les cryostases. Sa pression sanguine s’est mise à grimper, il est devenu paranoïaque et il a détalé comme un lévrier. Personne n’a pu l’attraper avant qu’il ne s’effondre dans le parc.
Elle était encore essoufflée, remarqua-t-il, tandis que sa propre douleur commençait à diminuer.
La vieille Durona renifla.
— Ça a marché ?
Rowan hésita.
— Ça a été assez bizarre. Il faut que je parle avec Lilly.
— Vas-y tout de suite, dit la vieille Durona… qui n’était donc pas Lilly. Je…
Elle s’arrêta parce qu’il venait de tenter de se mêler à la conversation. Une tentative qui prit la forme d’une convulsion.
Pendant un instant, le monde se pulvérisa en confettis. Puis il retrouva sa vision : les deux femmes le maintenaient sur le lit. Rowan criait des ordres et les autres Durona lui obéissaient.
— Je monterai dès que possible, dit Rowan. Je ne peux pas le laisser comme ça.
La vieille Durona hocha la tête et s’en fut. Rowan tenait une autre hypospray : sans doute un anticonvulsif.
— Ceci est un ordre, dit-elle. Cet homme ne doit rien recevoir sans qu’on effectue au préalable un scanner de sensibilité.
Elle renvoya ses aides et baissa la luminosité dans la chambre. Celle-ci était à nouveau chaude et sombre. Petit à petit, il retrouvait son rythme respiratoire normal. C’était son estomac qui protestait maintenant.
— Je suis désolée, lui dit-elle. Je n’imaginais pas que le thiopenta aurait cet effet.
Il essaya de lui dire : Ce n’est pas votre faute, mais son élocution semblait avoir à nouveau régressé.
— M… mmmoo…’vais ?
Elle hésita trop avant de répondre.
— Ce devrait aller.
Deux heures plus tard, ils vinrent avec une civière flottante pour le déménager.
— Nous recevons d’autres patients, annonça le Dr. Chrys. Nous avons besoin de votre chambre.
Mensonge ? Demi-vérité ?
Quoi qu’il en soit, l’endroit où ils l’amenèrent le laissa perplexe. Il avait imaginé quelque chose comme une cellule enfouie sous terre, au lieu de cela, ils lui firent prendre un monte-charge et l’installèrent sur un lit de camp dans la suite personnelle de Rowan. L’appartement possédait deux pièces, une chambre à coucher et un salon-bureau, plus une salle de bains. Le tout était raisonnablement spacieux mais encombré. Il eut l’impression de passer du statut de prisonnier à celui d’animal domestique introduit, contre le règlement, dans le dortoir des femmes. Il avait pourtant aperçu quelques autres Durona mâles en plus de Raven. Des oiseaux et des plantes, ils étaient tous des oiseaux et des plantes dans cette cage de béton.
Encore un peu plus tard, une jeune Durona apporta le dîner sur un plateau et il mangea en compagnie de Rowan sur une petite table dans son salon tandis que le crépuscule tombait dehors. Son statut de patient-prisonnier n’avait peut-être pas changé mais il était bien content de ne plus se trouver dans la chambre d’hôpital. Plus de moniteurs ni autre équipement médical autour de-lui. Oui, c’était bien agréable de faire quelque chose d’aussi prosaïque que de dîner avec une amie.
Le repas terminé, il arpenta la pièce.
— Z’ennuie si j’regarde vos affaires ?
— Allez-y. Dites-moi si ça vous rappelle quelque chose.
Elle refusait encore de lui dire quoi que ce soit le concernant mais elle semblait à présent disposée à lui parler d’elle. Son image interne du monde changea tandis que leur conversation se poursuivait. Pourquoi ai-je des cartes de couloirs et de trous galactiques dans la tête ? Il allait peut-être devoir retrouver sa mémoire tout seul, faire tout le travail tout seul. Apprendre tout ce qui existait dans l’univers et procéder par élimination. Ce qui resterait, cette espèce de nain, de trou au milieu du reste, ce serait lui.
À travers la vitre polarisée, il contempla la faible lueur qui traînait dans l’air, comme si de la poussière magique tombait tout autour du bâtiment. Il reconnaissait à présent le champ de force, ce qui indiquait une nette amélioration de ses perceptions par rapport à la première fois où il avait foncé dessus tête la première. C’était un écran de type militaire, imperméable non seulement aux virus et aux molécules gazeuses mais aussi aux projectiles et au plasma… devait y avoir un générateur drôlement puissant dans le coin. L’architecture du bâtiment n’avait pas été conçue pour recevoir un tel écran. D’où l’on pouvait déduire…
— On est bien sur l’Ensemble de Jackson, ’ce pas ? demanda-t-il.
— Oui. Cela évoque-t-il quelque chose pour vous.
— Le danger. Mauvais coups. C’est quoi, ça ?
D’un geste, il indiqua l’endroit où ils se trouvaient.
— La clinique Durona.
— Sans blague ? Vous fait’quoi ? Et moi ?
— Nous sommes la clinique privée de la maison Fell. Nous effectuons toutes sortes de travaux médicaux pour eux.
— Maison Fell. Z’armes. (L’association lui vint immédiatement à l’esprit.) Z’armes biologiques.
Il la dévisagea d’un air accusateur.
— Parfois, admit-elle. Et des défenses biologiques aussi.
Etait-il un soldat de la maison Fell ? Un soldat ennemi capturé ? Et merde, quelle armée enrôlerait un nain comme soldat ?
— Maison Fell m’a donné à vous ?
— Non.
— Non ?’lors, pourquoi j’suis ici ?
— C’est une énigme pour nous aussi. Vous êtes arrivé congelé dans une cryochambre. À l’évidence, vous aviez été préparé en grande hâte. Un beau jour, une caisse est arrivée qui m’était adressée, par livreur normal, sans adresse d’expéditeur. Nous espérions que si nous pouvions vous réanimer, vous nous expliqueriez.
— Sss… p’us comp’iqué qu’ça.
— Oui, dit-elle avec franchise.
— Mais vous m’direz r’en.
— Pas encore.
— s qui s’passe si j’sors ?
Elle s’alarma.
— S’il vous plaît, ne le faites pas. Vous pourriez être tué.
— Encore ?
Elle hocha la tête.
— Encore.
— Par qui ?
— Ça… dépend de qui vous êtes.
Il changea de sujet mais se débrouilla pour y revenir trois fois au cours de leur conversation sans jamais parvenir à lui soutirer quoi que ce soit. Epuisé il abandonna pour la nuit. Malheureusement, il ne trouva pas le sommeil, tournant et retournant le problème dans sa tête, comme un prédateur fouille une carcasse. Tout cela ne faisait que lui congeler le cerveau de frustration. Dors, s’ordonnait-il. Demain lui apporterait sûrement du neuf. Sa situation était tout sauf stable. Il le sentait avec une étonnante certitude. Il était en équilibre sur un fil. Sous ce fil, l’ombre cachait quelque chose ou alors… rien, rien du tout, sinon une chute sans fin.