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Le bain chaud et le massage ne lui avaient pas paru très rationnels. Il préféra l’exercice. Le Dr. Chrys avait apporté une bicyclette d’intérieur chez Rowan et l’avait laissé transpirer jusqu’au bord de l’évanouissement. Un effort aussi douloureux ne pouvait être que bon pour lui. Pas question de faire des pompes pour le moment. Il en avait essayé une et s’était effondré, les yeux révulsés, gémissant. Le Dr. Chrys lui avait passé un drôle de savon : il n’avait pas le droit d’effectuer certains gestes.

Sa physiothérapeute avait pris encore un certain nombre de notes puis s’en était allée, l’abandonnant aux mains plus tendres de Rowan. Il gisait à présent en nage dans le lit de celle-ci, vêtu d’une simple serviette, tandis qu’elle passait en revue la structure musculo-osseuse de son dos. Les doigts du Dr. Chrys quand elle l’avait massé étaient comme des sondes. Ceux de Rowan le caressaient. N’étant pas anatomiquement équipé pour ronronner, il émettait de temps à autre un gémissement approbateur. Après être descendue jusqu’à ses doigts de pieds, elle remonta.

Le visage confortablement enfoui dans son oreiller, il ne tarda pas à se rendre compte qu’une importante fonction corporelle se réveillait en lui, pour la première fois depuis sa réanimation. Une rés-érection, pour ainsi dire. Il rougit d’embarras et de plaisir mêlés. L’air de rien, il se cacha sous son bras. C’est ton docteur. Elle voudra savoir. C’était ridicule : après tout, elle connaissait déjà son corps sous toutes ses coutures, au sens propre. Il n’en resta pas moins caché sous son bras.

— Tournez-vous, dit Rowan, je dois voir l’autre côté.

— Euh… vaut mieux pas, marmonna-t-il dans son oreiller.

— Pourquoi pas ?

— Pas présentable.

— Comment ça ?

— Qu’e’que chose qui m’est r’venu… pas dans la tête.

Un bref silence puis :

— Oh ! Dans ce cas, c’est nécessaire. Il faut que je vous examine.

Il poussa un long soupir.

— C’qui faut pas fair’pour la science.

Il roula sur lui-même et elle lui enleva la serviette.

— C’est déjà arrivé ? s’enquit-elle.

— Non. Premièr’fois d’ma vie. Cette vie.

Ses longs doigts frais le touchèrent rapidement, médicalement.

— Il a bonne mine, dit-elle avec enthousiasme.

— Merci, gloussa-t-il joyeusement.

Elle éclata de rire. Il n’avait pas besoin de ses souvenirs pour savoir que c’était bon signe quand une femme riait de ses plaisanteries dans un moment pareil. Doucement, comme s’il se livrait à une expérience, il l’attira contre lui. Vive la science. Voyons ce qui va arriver. Il l’embrassa. Elle lui rendit son baiser. Il fondit.

Les discours et la science furent mis de côté pendant quelque temps, après ça. Sans parler de la blouse verte et de ce qu’il y avait en dessous. Son corps était aussi adorable qu’il l’avait imaginé, un délice de lignes et de courbes, d’odeurs et de douceur. Par contraste, son propre corps ressemblait à un sac d’os couvert de coutures rouges.

Une intense conscience de sa mort récente le saisit et il se mit à l’embrasser passionnément, frénétiquement comme si elle était la vie elle-même et qu’il pouvait ainsi la consommer et la posséder. Il ne savait pas si elle était son amie ou son ennemie. S’il avait tort ou raison d’agir ainsi. Mais c’était chaud, liquide et remuant, pas glacé et immobile. C’était sans aucun doute possible la chose la plus opposée à la cryostase. Saisis l’occasion. Parce que après, ailleurs, l’attendait cette ombre froide et implacable qu’il avait vue toute la nuit. Il n’était plus qu’un corps en fusion. Elle écarquilla les yeux. Seul son souffle qui lui manquait l’obligea à ralentir, à revenir à un rythme plus adéquat, plus raisonnable.

Sa laideur aurait dû l’angoisser mais ce n’était pas le cas et il se demanda pourquoi. On ferme les yeux quand on fait l’amour. Qui lui avait dit ça ? La même femme qui lui avait dit : ce n’est pas la viande qui compte, c’est le mouvement ? Ouvrir le corps de Rowan c’était comme de se retrouver en face de ces armes démontées. Il savait quoi faire, quels étaient les endroits qui comptaient et ceux qui ne servaient qu’à camoufler mais il ne se rappelait pas comment il l’avait appris. L’entraînement était là mais l’entraîneur avait disparu. C’était l’expérience la plus troublante de ses deux (deux ?) vies où le familier se mélangeait parfaitement avec l’étrange.

Elle frissonna, soupira et se détendit. Et il l’embrassa encore une fois des pieds à la tête pour venir lui glisser dans l’oreille :

— J’crois pas que j’pourrais faire des pompes maint’nant.

— Ah… euh… oui.

L’air un peu égaré, elle rouvrit les yeux.

Après quelques tentatives expérimentales, ils trouvèrent une position médicalement acceptable pour lui : sur le dos, sans pression sur sa poitrine, ses bras ou son abdomen et ce fut son tour. Ça semblait correct : les dames d’abord. Et puis, ça lui éviterait de recevoir un oreiller sur la figure pour s’être endormi juste après. Tout cela était terriblement familier, seuls les détails étaient différents. Rowan avait déjà fait ça elle aussi, jugea-t-il, mais pas trop souvent. Mais une grande expertise de sa part n’était pas requise. Ça se passait à merveille.

— Dr. D., soupira-t-il, z’êtes géniale,’scu… Ezcuu… ce type grec aurait dû prendre des cours de résurrection avec vous.

Elle rit et se coula sur le lit à ses côtés, corps contre corps. Ma taille n’a pas d’importance quand on est allongé. Ça aussi, il l’avait su. Ils échangèrent des baisers moins sauvages, plus savoureux.

— Tu sais vraiment t’y prendre, murmura-t-elle en lui mordillant l’oreille.

— Ouais… (Son sourire s’effaça et il contempla le plafond, les sourcils froncés dans un mélange de douce mélancolie post coïtale et de frustration purement mentale.) J’étais peut-être marié…

Elle redressa la tête et il se maudit en croyant l’avoir blessée.

— Non, j’pense pas, reprit-il très vite.

Elle se laissa à nouveau aller sur son épaule.

— Non… non. Tu n’es pas marié.

— Que je sois l’un ou l’autre ?

— Oui.

Il hésita, jouant avec une longue mèche noire, s’en servant pour frôler les cicatrices sur son torse.

— Alors, avec qui crois-tu avoir fait l’amour ?

Elle posa son index sur son front.

— Toi. Rien que toi.

Voilà qui était tout à fait plaisant mais…

— Etait-ce de l’amour ou de la thérapie ?

Un sourire énigmatique tandis qu’elle le dévisageait.

— Un peu des deux, je crois. Et la curiosité. Et l’occasion. Ça fait trois mois que je m’occupe beaucoup de toi.

Ça ressemblait à une réponse honnête.

— J’ai l’impression qu’c’est toi qui as provoqué l’occasion.

Une moue amusée lui échappa.

— Peut-être bien.

Trois mois. Intéressant. Il avait donc été mort pendant plus de deux mois. Ce qui signifiait qu’il avait coûté pas mal d’efforts et de ressources au Groupe Durona. Pour commencer, trois mois de travail de ce docteur, ça représentait une belle somme.

— Pourquoi faites-vous ça ? demanda-t-il tandis qu’elle se nichait au creux de son épaule. Je veux dire tout ça. Qu’attendez-vous d’moi ? (Un semi-infirme, stupide, névrosé, sans nom ni mémoire.) Vous vous accrochez à ma guérison comme si j’étais la clé du paradis. (Même la brutale Chrys le poussait pour son bien. Il préférait presque sa férocité : c’était quelque chose qu’il connaissait bien.) Qui d’autre me veut pour que vous me cachiez ainsi ? Des ennemis ?