Ou des amis ?
— Des ennemis, sans le moindre doute, soupira Rowan.
— Hmm…
Il se laissa aller à sa lassitude. Elle somnola, pas lui. Caressant son chignon, il se posait des questions. Que voyait-elle en lui ? Je pensais au cercueil de cristal magique d’un chevalier… J’ai trouvé assez de fragments de grenade pour savoir que vous ne faisiez pas que passer dans le coin…
Donc, il y avait une tâche à accomplir. Le Groupe Durona n’avait pas besoin d’un mercenaire ordinaire. Si cet endroit était bien l’Ensemble de Jackson, ils pouvaient s’offrir toute une cargaison d’hommes de main.
Il est vrai qu’il n’avait jamais cru être un homme ordinaire. Pas une seule seconde.
Oh milady. Qui faut-il que je sois pour vous ?
23
La redécouverte du sexe l’immobilisa, sans contrainte, les trois jours suivants. Son instinct d’évasion refit surface un après-midi quand Rowan le quitta, croyant qu’il dormait. Il rouvrit les paupières, suivit du regard le dessin des cicatrices sur sa poitrine et se mit à réfléchir. À l’évidence, sortir était un mauvais choix. Il n’avait pas encore essayé de pénétrer la maison. Ici, en cas de problème, tout le monde allait trouver Lilly. Très bien. Il irait voir Lilly lui aussi.
Où la trouver ? En haut ou en bas ? En tant que chef jacksonien, elle logeait soit au sommet, soit dans un bunker. Le baron Ryoval vivait dans un bunker ou du moins il y avait une vague image dans sa tête associant ce nom à des souterrains ténébreux. Le baron Fell lui en tenait pour le penthouse, dominant ainsi toute sa station orbitale. Sa tête recelait vraiment un tas d’images à propos de l’Ensemble de Jackson. Etait-ce sa planète maternelle ? Cette idée le troublait. Monter. Il fallait monter.
Habillé de gris, il emprunta des chaussettes à Rowan et se glissa dans le couloir. Il emprunta un tube de montée pour grimper au dernier étage, c’est-à-dire juste au niveau supérieur. C’était, ici aussi, un étage d’appartements. En son centre, il découvrit un autre tube avec une serrure à paume. Réglée pour les Durona, sans aucun doute. Un escalier en spirale l’entourait. Il monta les marches très lentement et s’arrêta devant la porte fermée jusqu’à ce qu’il retrouve son souffle puis il frappa.
Elle glissa et un jeune garçon eurasien d’environ dix ans le dévisagea gravement.
— Que voulez-vous ?
— Je veux voir ta… grand-mère.
— Fais-le entrer, Robin, lança une voix douce.
Le garçon hocha la tête et lui fit signe de le suivre. Ses chaussettes ne faisaient aucun bruit sur l’épaisse moquette. Les fenêtres étaient polarisées sur le gris après-midi et des flaques de lumière jaune et chaude luttaient contre l’obscurité. Au-delà de la fenêtre, le champ de force se révélait par de minuscules scintillations, quand des gouttes d’eau ou des particules de matière étaient détectées, repoussées ou annihilées.
Une femme rabougrie assise sur une vaste chaise l’observa approcher. Des yeux noirs incrustés dans un visage d’ivoire usé. Elle portait une tunique de soie au col haut et un pantalon ample. Ses cheveux, très longs, étaient d’un blanc très pur. Une fille mince, parfaite jumelle du garçon, les brossait par-dessus le dossier de la chaise. Il régnait une très forte chaleur dans la pièce. Comment avait-il pu croire que cette femme inquiète avec la canne était Lilly ? Des yeux de cent ans vous regardaient très différemment.
— Madame, dit-il.
Soudain, il avait la bouche très sèche.
— Asseyez-vous. (Elle désigna un petit sofa de l’autre côté de la petite table qui se trouvait devant elle.) Violet, ma chérie… (Une main fine, toute en rides blanches et veines noueuses toucha celle de la fille posée dans un geste protecteur sur son épaule.)… Amène du thé. Trois tasses. Robin, peux-tu aller chercher Rowan en bas, s’il te plaît ?
La fille arrangea ses cheveux en éventail autour de sa poitrine et les deux enfants disparurent dans un silence qui n’avait rien d’enfantin. Visiblement, le Groupe Durona ne faisait pas appel à des employés de l’extérieur. Difficile pour une taupe de pénétrer leur organisation. Avec une égale obéissance, il se coula dans le siège indiqué.
Un léger vibrato dû à l’âge allongeait ses voyelles mais, en dehors de cela, sa diction était parfaite.
— Vous êtes-vous retrouvé, monsieur ? s’enquit-elle.
— Non, madame, dit-il tristement. Je suis seulement venu vous trouver.
Il réfléchit soigneusement à la façon de formuler sa question. Lilly serait tout aussi prudente que Rowan : elle ne lui donnerait pas d’indice.
— Pourquoi ne pouvez-vous m’identifier ?
Les sourcils blancs se haussèrent.
— Habilement dit. Ce qui signifie que vous êtes prêt pour la réponse. Ah…
Le tube ronronna et le visage alarmé de Rowan apparut.
— Lilly, je suis désolée. Je pensais qu’il dormait…
— Tout va bien, mon enfant. Assieds-toi. Verse le thé.
Violet venait de réapparaître avec un plateau. Lilly chuchota quelque chose à la petite fille derrière une main un tout petit peu tremblante. Celle-ci acquiesça et disparut à nouveau. Rowan s’agenouilla pour effectuer ce qui semblait être un rituel précis – avait-elle autrefois occupé la place de Violet ? – et versa du thé vert dans trois tasses qu’elle distribua. Elle s’assit aux genoux de Lilly et toucha brièvement, comme pour se rassurer, les cheveux blancs qui reposaient là.
Le thé était brûlant. Ayant développé ces derniers temps une forte aversion pour tout ce qui était froid, cela lui plut et il but à petites gorgées.
— Quelle réponse, madame ? lui rappela-t-il avec prudence.
Les lèvres de Rowan s’écartèrent pour lancer une protestation alarmée. Lilly l’arrêta en levant un doigt tordu.
— À propos du passé, dit la vieille dame. Le temps est venu de vous raconter une histoire.
Il hocha la tête et attendit avec son thé.
— Il était une fois… (Un sourire furtif) trois frères. Un vrai conte de fées, n’est-ce pas ? L’aîné – et l’original – et ses deux clones. L’aîné – comme c’est souvent le cas dans un conte – naquit avec un magnifique patrimoine. Titre, fortune, confort… Son père, bien que n’étant pas roi, possédait plus de pouvoir que n’importe quel roi de l’histoire d’avant les sauts. Ce qui faisait de lui une cible pour bon nombre d’ennemis. Comme on savait qu’il adorait son fils, on essaya souvent de le frapper à travers son unique enfant. Ce qui nous amène à cette étrange multiplication.
Elle hocha la tête vers lui.
Le ventre atrocement noué, il avala une gorgée de thé.
Elle l’observait.
— Pouvez-vous donner des noms maintenant ?
— Non, madame.
— Hum… (Elle abandonna le conte de fées. Sa voix se fit plus pincée.) Lord Miles Vorkosigan de Barrayar était l’original. Il a à présent environ vingt-huit ans standard. Son premier clone a été réalisé ici, sur l’Ensemble de Jackson, il y a vingt-deux ans de cela : une commande d’un groupe de résistants komarrans à la maison Bharaputra. Nous ignorons quel nom se donne ce clone mais le complot des Komarrans visant à une substitution échoua il y a environ deux ans et le clone s’enfuit.
— Galen, murmura-t-il.
Elle lui lança un regard vif.