— Oui, c’était le chef de ces Komarrans. Le deuxième clone est… une énigme. La meilleure hypothèse est qu’il fut fabriqué par les Cetagandans mais personne n’en est certain. Sa première apparition remonte à dix ans : un chef mercenaire exceptionnellement brillant surgi de nulle part et revendiquant le nom tout à fait légal de Miles Naismith, selon la lignée betane de sa mère. Depuis, il n’a pas fait preuve d’une amitié débordante envers les Cetagandans, ce qui conduit logiquement à penser que c’est un renégat à leur cause. Personne ne connaît son âge mais il ne peut avoir plus de vingt-huit ans, bien sûr. (Elle sirota un peu de thé.) Nous croyons que vous êtes un de ces deux clones.
— Qu’on vous a expédié comme de la viande froide dans une caisse ? Avec la poitrine explosée ?
— Oui.
— Et alors ? Les clones – même congelés – ne sont pas une nouveauté par ici.
Il regarda Rowan.
— Laissez-moi continuer. Il y a à peu près trois mois, le clone fabriqué par Bharaputra est revenu chez lui à la tête d’une équipe de mercenaires qu’il avait apparemment volée à la flotte dendarii en se faisant tout simplement passer pour son clone-jumeau, l’amiral Naismith. Il a attaqué la crèche de Bharaputra dans l’intention de voler – ou peut-être de libérer – un groupe de clones destinés à une transplantation de cerveau… un trafic qui personnellement m’écœure.
Il se toucha la poitrine.
— Il a… échoué ?
— Non. Mais l’amiral Naismith s’était lancé à sa poursuite pour récupérer ses troupes et son bâtiment volés. Dans la mêlée qui a suivi dans le complexe médical de Bharaputra, l’un des deux a été tué. L’autre s’est échappé avec les mercenaires et l’essentiel du troupeau de clones de Bharaputra. Une prise d’une valeur énorme. Ils se sont bien moqués de Vasa Luigi… j’en ai ri moi-même à m’en rendre malade quand j’ai appris la nouvelle.
Une nouvelle gorgée de thé avalée avec un air de sainte nitouche. Oui, il pouvait – en se donnant beaucoup de mal – l’imaginer se tordant de rire.
— Avant de sauter dans le couloir galactique, les Mercenaires Dendariis ont promis une récompense pour la restitution d’une cryochambre contenant les restes d’un homme. Selon eux, il s’agirait du clone fabriqué chez Bharaputra.
Il roula de gros yeux.
— Moi ?
Elle leva la main.
— Vasa Luigi, le baron Bharaputra est absolument convaincu qu’ils mentent. Que l’homme dans la boîte est en réalité l’amiral Naismith.
— Moi ? répéta-t-il avec moins de certitude.
— Georish Stauber, le baron Fell, se refuse à faire la moindre hypothèse. Et le baron Ryoval raserait une ville entière pour mettre la main sur l’amiral Naismith qui l’a humilié il y a quatre ans comme personne ne l’avait fait depuis un siècle.
Ses lèvres se retroussèrent dans un sourire aussi mince que la lame d’un scalpel.
Tout cela était sensé… ce qui était parfaitement insensé. Comme s’il avait déjà entendu cette histoire et qu’on la lui racontait à nouveau. Dans une autre vie. Familièrement étrange ou étrangement familier.
Il se toucha la tête qui lui faisait mal. Rowan remarqua son geste avec inquiétude.
— Vous n’avez pas de dossier médical ? Quelque chose ?
— Nous avons pris le risque d’obtenir le dossier de Bharaputra. Malheureusement, il s’arrête à l’âge de quatorze ans. Nous n’avons rien sur l’amiral Naismith. Difficile de résoudre une équation à trois inconnues avec une seule donnée.
Il se tourna vers Rowan.
— Tu me connais, dehors et dedans. Tu ne peux pas savoir ?
Elle secoua la tête.
— Tu es bizarre. La moitié de tes os ont été remplacés par des prothèses en plastique, le savais-tu ? Ceux qui restent montrent des traces de fractures, d’anciens traumatismes… je dirais que tu es non seulement plus vieux que le clone de Bharaputra mais aussi que le lord Vorkosigan originel, ce qui est impossible. Si seulement on pouvait trouver un seul indice solide. Les souvenirs que tu as retrouvés jusqu’à présent sont terriblement ambigus. Tu connais les armes… comme un amiral mais le clone de Bharaputra a été entraîné pour être un assassin. Tu te souviens de Ser Galen que seul le clone de Bharaputra devrait connaître. J’ai fait des recherches à propos de cet arbre à sucre. On les appelle des érables et on les trouve sur la Terre… où le clone a suivi un entraînement. Et ainsi de suite.
De frustration, elle leva les mains au ciel.
— Si vous n’obtenez pas la bonne réponse, dit-il lentement, c’est que vous ne posez pas la bonne question.
— Quelle est la bonne question ?
Muet, il secoua la tête.
— Pourquoi… ? fit-il au bout d’un moment. Pourquoi ne pas avoir rendu mon corps gelé aux Dendariis et touché la récompense ? Pourquoi ne pas me vendre au baron Ryoval s’il tient tant à m’avoir ? Pourquoi m’avoir ressuscité ?
— Je ne vendrais même pas un rat de laboratoire à Ryoval, annonça Lilly avec un bref sourire. Une vieille histoire entre nous.
Vieille ? Sûrement plus vieille que lui.
— Quant aux Dendariis, il se peut que nous fassions affaire avec eux plus tard. Cela dépend de qui vous êtes.
Ils approchaient du cœur du problème : il le sentait.
— Oui ?
— Il y a quatre ans, l’amiral Naismith a rendu une petite visite à l’Ensemble de Jackson. Après un coup spectaculaire contre Ryoval, il a emmené avec lui un certain docteur Hugh Canaba, l’un des meilleurs généticiens de Bharaputra. Je connaissais Canaba. Ce qui est plus important, je sais ce que Vasa Luigi et Lotus ont payé pour se l’approprier. Cet homme connaissait tous les petits secrets de leur maison. Ils ne l’auraient jamais laissé partir vivant. Pourtant, il est parti et personne, pas un seul Jacksonien, n’a été capable de retrouver sa trace depuis.
Elle se pencha en avant pour poursuivre avec ferveur.
— Si on part de l’hypothèse que Canaba n’a pas été simplement éjecté dans l’espace… on a ici la preuve que l’amiral Naismith peut faire évader des gens. En fait, c’est une des spécialités qui ont fait sa réputation. Voilà ce qui nous intéresse chez lui.
— Vous voulez quitter la planète ? (Il jeta un regard autour de lui au petit empire confortable, autogéré, de Lilly Durona.) Pourquoi ?
— J’ai un Contrat avec Georish Stauber… le baron Fell. C’est un très vieux Contrat et nous sommes tous les deux très vieux. Mon temps est compté et il est de plus en plus difficile de… (une grimace) compter – justement – sur Georish. Si je meurs… ou s’il meurt… ou s’il parvient à faire transplanter son cerveau dans un corps plus jeune comme il a déjà essayé de le faire au moins une fois… notre vieux Contrat sera brisé. Le Groupe Durona se verra proposer des contrats bien moins admirables que celui dont nous avons joui depuis si longtemps avec la maison Fell. Nous pourrions être brisés, vendus ou affaiblis. Ce qui permettrait une attaque d’un de nos vieux ennemis… Comme Ry, par exemple, qui n’oublie jamais une insulte ou une blessure. On pourrait nous forcer à effectuer des travaux que nous n’aurions pas choisis. Cela fait deux ans que je cherche un moyen de partir d’ici. L’amiral Naismith en connaît un.
Elle voulait qu’il soit l’amiral Naismith, à l’évidence le plus intéressant des deux clones.
— Et si je suis l’autre ?
Il fixait ses propres mains. Ce n’étaient que ses mains. Aucun indice là.
— On pourrait demander une rançon.
À qui ? Etait-il un sauveur ou une commodité ? Quel choix… Rowan semblait mal à l’aise.
— Que suis-je pour vous si je ne puis retrouver ma mémoire ?