— Personne, petit homme.
Ses yeux noirs étincelèrent comme des éclats d’obsidienne.
Cette femme avait survécu près d’un siècle sur l’Ensemble de Jackson. Il vaudrait mieux ne pas sous-estimer sa férocité sous le simple prétexte qu’elle semblait ne pas aimer le trafic de clones.
Ils terminèrent le thé.
— Y a-t-il quelque chose dans tout cela qui t’a paru familier ? demanda Rowan quand ils furent à nouveau dans sa chambre.
— Tout, répondit-il profondément perplexe. Et pourtant… Lilly semble penser que je vous ferais disparaître comme un magicien. Mais même si je suis l’amiral Naismith, je ne me souviens pas comment je pourrais faire !
Elle essaya de le calmer.
— Chhh… Tu es mûr pour retrouver la mémoire, j’en jurerais. J’ai presque l’impression que c’est en train de commencer. Ta diction s’est incroyablement améliorée en quelques jours.
— C’est que j’ai eu une bonne thérapeute qui s’est bien occupée de ma bouche, dit-il avec un sourire.
Ce compliment lui valut, comme il l’avait espéré, une nouvelle séance de thérapie buccale. Quand il eut besoin de reprendre son souffle, il reprit la parole :
— Je ne saurai jamais comment faire si je suis l’autre. Je me rappelle Galen. La Terre. Une maison à Londres… quel est le nom du clone ?
— Nous ne le savons pas, dit-elle et comme il s’exaspérait, elle insista : Non, nous ne savons vraiment pas.
— Amiral Naismith… il ne devrait pas s’appeler Miles Naismith mais Mark Pierre Vorkosigan.
Comment diable savait-il ça ? Mark Pierre. Piotr Pierre. Pierre, Pierre, ta femme te jette la pierre, il entendait cette moquerie lancée par la foule qui avait mis un vieil homme dans une rage effroyablement meurtrière. Il avait fallu que quelqu’un (qui ?) le retienne. L’image lui échappa. Grand-père ?
— Si le clone fabriqué par Bharaputra est le troisième fils, il peut s’appeler n’importe comment.
Quelque chose clochait.
Il essaya de s’imaginer l’enfance de l’amiral Naismith chez les Cetagandans. Son enfance ? Elle devait avoir été extraordinaire : il était non seulement parvenu à s’enfuir à l’âge de dix-huit ans, mais il avait réussi à échapper à la vengeance des Cetagandans et à acquérir une flotte de mercenaires en moins d’un an. Mais une telle jeunesse ne lui disait absolument rien. C’était le vide complet.
— Qu’allez-vous faire de moi si je ne suis pas l’amiral Naismith ? Me garder comme animal domestique ? Combien de temps ?
Rowan se mâcha les lèvres.
— Si tu es le clone de Bharaputra, tu auras toi aussi besoin de fuir l’Ensemble de Jackson. Le raid dendarii a ravagé le quartier général de Vasa Luigi. Il veut se venger pour le sang versé autant que pour les biens volés. Sans parler de sa fierté. Si tu es celui-là… j’essaierai de te faire partir.
— Toi ? Ou vous tous ?
— Je ne me suis jamais opposée au groupe. (Elle se leva pour arpenter la pièce.) Pourtant j’ai vécu une année seule sur Escobar quand je suivais les cours de cryoréanimation. Je me suis souvent demandé… ce que c’était d’être la moitié d’un couple. Au lieu d’être le quarantième d’un groupe. Est-ce qu’on se sent plus important ?
— Te sentais-tu plus importante quand tu étais seule sur Escobar ?
— Je ne sais pas. C’est un concept idiot. Pourtant… on ne peut pas s’empêcher de penser à Lotus.
— Lotus. La baronne Bharaputra ? Celle qui a quitté votre groupe ?
— Oui, la deuxième fille de Lilly après Rose. Lilly dit… que si on ne forme pas une seule tête et un seul corps, on se fera tous décapiter un par un. C’est un ancien mode d’exécution où…
— Je sais ce qu’est la décapitation, dit-il vivement avant qu’elle ne lui donne les détails médicaux.
Rowan était plantée devant la fenêtre.
— Il ne fait pas bon être seul dans l’Ensemble de Jackson. On ne peut avoir confiance en personne.
— Voilà un paradoxe intéressant. Et un sacré dilemme.
Elle se tourna vers lui, chercha l’ironie dans son regard, l’y trouva et fit la grimace.
— Ce n’est pas une plaisanterie.
En effet. Même la stratégie de développement strictement « familial » de Lilly Durona avait échoué. Lotus en était la preuve.
Il la regarda droit dans les yeux.
— T’a-t-on ordonné de coucher avec moi ? de-manda-l-il soudain.
Elle sursauta.
— Non. (Elle refit les cent pas.) Mais j’ai demandé la permission. Lilly m’a dit que je pouvais y aller, quecela pourrait t’attacher à nos intérêts. (Elle s’immobilisa.) Ça doit te paraître terriblement froid, n’est-ce pas ?
— Sur l’Ensemble de Jackson… ça ressemble plutôt à de la prudence élémentaire.
Et si lui était attaché à elle, elle l’était à lui, non ? Il ne faisait pas bon être seul sur l’Ensemble de Jackson. Mais tu ne peux faire confiance à personne.
Si jamais quelqu’un était sain d’esprit ici, ce devait être par accident.
Lire, un exercice qui lui donnait l’impression qu’on lui crevait les yeux, devenait plus facile. Il pouvait désormais s’y consacrer dix minutes d’affilée avant que les migraines ne deviennent insoutenables. Cloué dans l’appartement de Rowan, il se forçait aux limites de la douleur, quêtant la moindre information, avant de s’accorder quelques minutes de repos et de recommencer. Il s’attaqua d’abord à l’histoire très particulière de l’Ensemble de Jackson, sa structure sans gouvernement central, ses cent seize grandes maisons et ses innombrables maisons mineures, avec son labyrinthe d’alliances, vendettas, contrats rompus et autres trahisons. Tout ici était régi par des Contrats. Le Groupe Durona était bien près de s’établir en maison mineure, jugea-t-il, poussant sur les flancs de la maison Fell telle une hydre, une hydre qui se reproduisait asexuellement. Les noms des maisons Bharaputra, Hargraves, Dyne, Ryoval et Fell évoquaient en lui des images différentes de celles qui apparaissaient sur son visualiseur. Certaines d’entre elles commençaient même à se connecter. Trop peu. Il ne tarda pas à remarquer un détail : les maisons qui lui semblaient les plus familières se livraient toutes à des trafics extra-planétaires.
Qui que je sois, je connais cet endroit. Et pourtant… ses visions restaient trop incertaines pour représenter les vestiges d’une vie passée. Par ailleurs, il n’était pas encore parvenu à arracher la moindre image, le moindre souvenir à son inconscient à propos de la jeunesse de l’amiral Naismith, le clone produit par les Cetagandans.
Grand-père. Ce souvenir-là avait été très puissant, d’une vivacité aveuglante. Qui était grand-père ? Un parent adoptif jacksonien ? Un mentor komarran ? Un entraîneur cetagandan ? Quelqu’un d’énorme et fascinant, mystérieux, vieux et dangereux. Grand-père n’avait aucune origine. Il semblait venir avec l’univers.
Les origines. Peut-être qu’une étude de son progéniteur, l’infirme barrayaran, ce Vorkosigan, pourrait déclencher quelque chose. Il avait été fabriqué à son image, après tout, ce qui était un bien sale tour à faire à quelqu’un. Il appela les références relatives à Barrayar dans la conso-bibliothèque de Rowan. Il y avait des centaines d’études, de vids, d’essais et autres documentaires. Pour se donner un cadre, il consulta une histoire générale et passa rapidement en revue les grands chapitres : Les Cinquante Mille Premiers Siècles. Le Choc Galactique. La Période d’Isolement. Les Siècles Sanglants… la Redécouverte… les mots se brouillèrent. Sa tête était prête à exploser. Familier, si douloureusement familier… il dut arrêter.